Un seul Père, un seul guide, le Christ

En ce dimanche de la fête des pères, au Moyen-Âge, et encore aujourd’hui dans certains pays, c’était le 19 mars en l’honneur de saint Joseph, quelques mots sur la direction spirituelle, et la nécessité d’avoir, à certains moments de sa vie, un père spirituel qui soit un guide, « nul ne peut trouver seul ce qui lui est convenable » disait saint Basile († 379), à qui confier ses inquiétudes, ses hésitations, ses bonnes et mauvaises pensées, troublantes ou troublées. 

On demande d’abord à un père spirituel sa prière. « Père, priez pour moi » était la formule introductive dans les écrits des Pères, comme ce jour où un frère dit à l’abbé Antoine : « Prie pour moi », et le vieillard répondit : « Ni moi je n’aurai pitié de toi, ni Dieu, si tu ne t’y mets pas toi-même sérieusement, particulièrement à la prière ».

L’avantage de faire appel à un prêtre est de pouvoir se confesser à lui. Pourtant l’objectif n’est pas le pardon des péchés mais la manifestation des pensées les plus secrètes, comme le vieillard Syméon le révèle du Christ à la Vierge Marie : « Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre » (Lc 2, 35), comme on vient de l’entendre dans l’évangile de ce dimanche : « rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu » (Mt 10, 26). Et il vaut mieux le dévoiler soi-même, quand il est encore temps, pour s’en amender, que de le voir éclater au jour du Jugement.

Un accompagnement spirituel suppose une familiarité de la Parole de Dieu, le minimum étant l’écoute des textes de la messe. 
Ensuite, pour leur mise en œuvre dans notre vie, il faut pouvoir trouver le guide qui nous convient et c’est difficile ! On sait la grande sévérité de saint Jean de la Croix pour les mauvais bergers que sont certains pères spirituels (ils n’ont aucune excuse, dit-il, dans le commentaire de la strophe III de la ‘Vive Flamme d’amour’ ; ils ne comprennent pas que « le principal agent, le guide moteur de ces âmes, c’est l’Esprit Saint, qui ne cesse jamais de veiller sur elles »). « Envers qui ton cœur n’a pas entière confiance, disait l’abbé Poemen, ne lui confie pas ta conscience ». 
Il est indispensable que nous assumions notre responsabilité personnelle dans les décisions que nous avons à prendre pour, disait saint Jérôme, « être ici-bas ce que nous serons là-haut ». Ce critère de la vie à venir fait le tri des sujets à aborder. 

Un entretien spirituel est un temps de prière où le Christ est présent, les deux étant réunis en son Nom, ce qui exclut tout ce qui n’aurait pas sa place au premier rang dans l’Eglise, y compris une proximité physique inappropriée.
Il faut du courage pour révéler des pensées embarrassantes ou honteuses : ‘j’ai eu peur et je les ai cachées’ (cf. Gn 3, 10). L’abbé Poemen disait : « Nul ne réjouit l’ennemi autant que celui qui ne veut pas manifester ses pensées ». Et comme tous les Pères du désert il exigeait que les conseils soient donnés avec douceur : « Un démon ne chasse pas un autre démon ». Saint François de Sales († 1622) disait du père spirituel : « Ce doit être un ange pour vous ». Au moins un ange gardien. 
Un de ses plus brillants confrères et ami (de saint François de Sales), le père Jean-Pierre Camus († 1652), que la postérité a rejeté à cause de son goût pour la polémique, raconte qu’un jour quelqu’un a demandé devant lui au saint évêque de Genève qui était son directeur spirituel, et saint François de Sales a sorti de sa poche un livre : « Le combat spirituel » de Laurent Scupoli († 1610). Le père Tanquerey († 1932), sulpicien, la référence du début du 20ème siècle en matière de théologie spirituelle, disait : « Un livre spirituel, c’est au fond une direction écrite ».

De ce livre « Le combat spirituel » on peut retenir les quatre armes qu’il propose : la défiance de soi, l’humilité. « Entre la miséricorde et la misère, dit saint François de Sales, il y a une certaine liaison si grande que l’une ne se peut exercer sans l’autre ». D’où, à égalité, la confiance en Dieu. Troisièmement, la conformité et même la soumission de notre volonté à celle de Dieu : est-ce que Dieu veut ce que je veux ? Le tout dans la prière, et dans l’Eglise.

La clé du combat spirituel est le tri des pensées qui nous viennent à l’esprit : pour vaincre illusions et tentations, il faut discerner les attachements désordonnés à dompter ou réguler, les vertus à acquérir et travailler, les grâces à demander. Et les prendre une par une, avancer pas à pas, pour ne pas disperser son énergie et ses efforts. 

Si les temps sont durs, préparez-vous ! et préparez vos enfants ! Dans une lettre de 1748, saint Paul de la Croix écrivait : « Nos temps sont tellement durs qu’il faut éduquer des hommes (et des femmes) forts dans la foi, afin qu’ils puissent combattre ». Par différence avec un livre ou une intelligence artificielle, un père spirituel est moins un enseignant, un expert, ou un médecin de l’âme, qu’un combattant, lui-même éprouvé, du démon, qui sache reconnaître son action, ses tentations, « pour écraser la tête du serpent aussitôt qu’elle se montre ». D’où la nécessité de manifester les pensées que le diable suscite ou attise en nous.

Le père Jean-Pierre de Caussade († 1751), l’homme de l’abandon à la Providence divine, estimait qu’un « directeur de conscience est plutôt un embarras qu’une ressource » ! Il estimait son utilité relative puisque l’évangile dit : « vous n’avez qu’un seul maître, le Christ » (Mt 23, 10), et il invitait ceux qui le consultaient à donner la priorité à la méditation de la Passion du Christ : « On avance plus dans l’union au Christ en pâtissant qu’en agissant ».

Un des meilleurs traités de direction spirituelle, parmi des milliers, a été écrit par le pauvre Miguel de Molinos († 1696), un talentueux prêtre espagnol qui s’est fourvoyé dans son succès et a fini par être condamné très durement pour son quiétisme, l’illusion ou prétention d’une union directe avec Dieu ne nécessitant ni médiations ni œuvres de charité (il fait partie des 3 condamnations au 17ème siècle : Jansénius en 1653 par le Pape Innocent X, Molinos en 1687 par Innocent XI, et Fénelon en 1699 par Innocent XII). 
C’est une bonne leçon pour la direction spirituelle comme pour toute paternité : Attention ! ne prenez pas tout, faites preuve de discernement, ne gardez que le meilleur. Comme dit saint Paul, « je vais vous montrer la voie la meilleure » (1 Co 12, 31), le Christ, la Charité.

Il vaut mieux n’avoir que le Christ que d’être mal accompagné. 

Le Christ, et ne jamais le lâcher. « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »

Un seul Père, un seul guide, le Christ.

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