Les dimanches du temps ordinaire, l’Eglise nous invite à comprendre l’évangile à partir de la 1ère lecture qu’elle met en vis-à-vis. Le lien n’est pas toujours évident, puisque ce dimanche nous avons cet extrait du Livre de l’Exode, après le passage de la Mer rouge, où Dieu demande à Moïse de dire au peuple de se préparer à recevoir les tables de la Loi, les Dix commandements qui sont le cœur nucléaire du Code de l’Alliance, l’Alliance de Dieu avec l’humanité.
Dieu ne s’est pas contenté de créer l’humanité comme le rappelle le Pape dans la première phrase de son encyclique ‘Magnifique Humanité’ (saint Augustin aurait plutôt dit Misérableou Malheureuse ‘humanité malade’) : Il lui a proposé son alliance.
« Comme nous avions perdu son amitié par notre désobéissance, Dieu ne nous a pas abandonnés au pouvoir de la mort. Dans sa miséricorde, il est venu en aide à tous les hommes pour qu’ils le cherchent et puissent le trouver. Il a multiplié les alliances avec eux, et les a formés, par les prophètes, dans l’espérance du salut » (prière eucharistique n°4).
La base de cette alliance sont ces Dix commandements à côté desquels les Droits de l’homme(sur lesquels sont centrés cette récente encyclique) font pâle figure. Saint Hippolyte de Rome (au 3ème siècle) disait : « Celui qui a acquis la foi mais n’observe pas les commandements est dépouillé du Saint-Esprit ».
Même en laissant de côté, au nom de la liberté religieuse, les trois premiers commandements d’adoration de Dieu, il est clair que si nous respections les 7 commandements suivants relatifs à nos relations entre nous, le monde serait en paix et nous vivrions en sécurité dans l’harmonie, comme un avant-goût de la ‘civilisation de l’amour’, suivant cette expression des années 70 que reprend l’encyclique.
Les auditeurs de Jésus connaissaient les Dix commandements. Jusque dans les années 60 en France on les apprenait au Catéchisme. Les « brebis perdues de la maison d’Israël » à qui Jésus envoie ses disciples les connaissaient. Elles n’arrivaient pas à en vivre faute de pasteurs, nous dirions aujourd’hui de dirigeants attentifs à leurs malheurs.
La compassion qui saisit Jésus devant ces foules « désemparées et abattues comme des brebis sans berger » est la même que celle que Dieu exprime à Moïse depuis le Buisson ardent :« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple, et j’ai entendu ses cris. Oui, je connais ses souffrances » (Ex 3, 8). Il les connaît et les a vécues dans sa chair, en son Fils Jésus-Christ, dans sa Passion. Notre Dieu s’est fait proche et se fait proche de tout être humain.
Et de même que Dieu avait institué les Douze tribus d’Israël pour la première Alliance, le Christ institue son Eglise sur ces Douze Apôtres dans la joie et la promesse de la Résurrection : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). Admirable continuité.
Admirable, Magnifique ! continuité de l’histoire, que nous avons à trouver dans nos vies : la continuité est un principe essentiel de la foi chrétienne, une continuité non pas programmée artificiellement de l’extérieur, mais constitutive de notre âme et notre cœur. « Nous sommes un désir, pas un algorithme ! » disait le Pape Léon, dix jours avant la publication de son encyclique, aux étudiants de l’université de la Sapienza de Rome. C’est un joli nom, Sapienza, la Sagesse, pour cette université construite au 15ème siècle (que le Pape Eugène IV avait fait financer par une taxe sur le vin). Le pape, saisi de compassion devant la souffrance et le malaise spirituel de tant de jeunes face à l’état du monde, avait dit à ces étudiants qu’il savait « la pression des attentes et le fardeau de la performance » et les avait rassurés : « Nous ne sommes pas la somme de ce que nous avons, ni une collection aléatoire de matière dans un cosmos silencieux. Nous sommes un désir, pas un algorithme ! ». Un désir éternel.
Et il les avait interpellés : « Pour vous, les jeunes, ce malaise vous demande : Qui êtes-vous ? ». C’est « la question que nous posons silencieusement à Dieu. La question à laquelle nous seuls pouvons répondre pour nous-mêmes, mais à laquelle nous ne pouvons jamais répondre seuls ».
L’évangile nous donne des éléments de réponse.
D’abord, créés à l’image de Dieu, nous sommes, comme Jésus dans l’évangile, capables de faire attention et de prendre soin de ceux qui sont autour de nous. Le Chrétien est une personne qui, au nom de Jésus et parce qu’elle est nourrie par Dieu lui-même, fait attention aux autres, prend soin des personnes qui sont autour d’elles.
Aujourd’hui les brebis sans berger marchent, se déplacent, prennent leurs repas les yeux rivés sur leur cellulaire, dispersées. Lever les yeux est une phrase forte de l’évangile, un mouvement majeur et libérateur, aussi bien vers Dieu que vers toute personne qu’il nous confie ou à qui il nous envoie. C’était le thème du voyage la semaine dernière du Pape en Espagne : « Levez les yeux » (Jn 4, 35). Alzad la mirada. Levez les yeux.
A Rome, à la Sapienza, le Pape s’était ensuite adressé « à ceux qui sont plus matures » pour qui le malaise de la jeunesse pose cette autre question : « Quel genre de monde laissons-nous derrière nous ? ». Cela suppose que nous sachions quel est le monde que nous avons trouvé, à notre naissance, dans notre enfance. Si faire attention à ce qui se passera après nous est la base de l’écologie, et le Pape avait encouragé les jeunes présents à ne pas céder à la résignation, il faut commencer par apprendre et discerner le bon du mauvais de ceux qui nous ont précédés, accepter de s’inscrire dans une histoire et une tradition.
Le Pape Célestin V († 1296), au pontificat de cinq mois (du 5 juillet 1294 à sa démission le 13 décembre), suppliait que « l’innovation n’empiète pas sur la tradition ». Il savait l’orgueil humain de vouloir laisser sa marque personnelle dans l’histoire au détriment du bien commun. L’orgueil, c’est l’ennemi. Ce qu’il faut réarmer, c’est l’esprit ! « Expulsez les démons ».
Jésus envoie humblement ses disciples (« vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ») vers les brebis perdues d’Israël pour qu’ils puissent renouer ensemble avec leur histoire, ne jamais l’oublier, encore moins la renier. C’est le principe de l’Alliance avec Dieu, que nous entendons dans la 1ère lecture : « Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte » (Ex 19, 6).
Voilà ce que nous célébrons à chaque eucharistie, voilà ce qui donne du sens à notre vie : cette unité et continuité de l’histoire et de nos vies, jusqu’à ce que nous soyons réunis par le Christ, quand il pourra dire à son Père, non pas dans son Corps crucifié, mais dans son Corps glorieux, Ressuscité : Tout est accompli.
L’Ecriture dit : Ils lèveront les yeux vers Celui qu’ils ont transpercé. Ce jour-là, nous lèverons les yeux vers Celui qui nous a sauvés.
Levons les yeux.