Tu es le Dieu qui relève

Est-ce que, par le passé, quand les temps étaient physiquement plus durs, avant les machines, les médicaments, les aides sociales, on disait autant qu’aujourd’hui de certaines paroles de Jésus qu’elles sont ‘dures’ ? Comme sa réponse, dans l’évangile de ce dimanche, à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! ». Est-ce que vous trouvez que cette parole est ‘dure’ ? 

Certes, Pierre venait de lui faire de vifs reproches mais il avait pris soin de le prendre à part. Jésus, dit le texte, « se retournant » – se tourne vers lui un peu comme si Pierre l’avait pris par le bras pour lui parler à l’oreille.

Un fiancé qui cherchait un évangile pour sa messe de mariage et à qui je proposais la parabole des talents m’avait répondu : Oh non ! la fin est trop dure ! Elle se termine, nous l’entendrons le 15 novembre prochain, par le renvoi du mauvais serviteur « dans les ténèbres extérieures, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ! » (Mt 25, 30), ce serviteur paresseux qui avait eu le culot de dire à son Maître : « Seigneur, je savais que tu es un homme dur ». 

Est-ce que vous trouvez que les paroles de Jésus peuvent être dures et que dans l’évangile de ce dimanche Jésus est trop dur avec Pierre ? Que sa réponse est violente et disproportionnée ?

Mais avec Dieu tout est disproportionné !

J’ai posé la question de savoir dans quelles conditions on peut refuser un cadeau de la part d’un ami. On dit bien d’un ami. La réponse qui m’a été donnée est intéressante : quand il est disproportionné. Mais Dieu n’est pas un ‘ami’. Avec Dieu tout est disproportionné : Dieu nous a donné son Fils pour nous sauver. 

Nous raisonnons dans la médiocrité quand nous nous demandons quelle est la part de mal qu’on peut tolérer. Je ne parle pas de la marge d’erreurs mais de ce qui nous semble relever d’un pur pragmatisme, de nécessaires compromissions, au motif que nous ne serions pas des Saints. « Malheur à moi, je suis un homme aux lèvres impures, dit le prophète Isaïe, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures » (Is 6, 5) : comment pourrais-je être à la hauteur de ce que Dieu attend de moi ?
Un siècle après Isaïe, Jérémie, dans la 1ère lecture, exprime de façon comparable la difficulté que tout disciple du Christ peut ressentir de devoir vivre pour Dieu : « À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie » (Jr 20, 7-9). A ce prix-là, ne vaut-il pas mieux faire profil bas ? Se faire discret, garder sa foi pour soi, cantonner ses croyances au domaine privé ?

A Jésus qui annonce sa Passion, Pierre ne dit pas exactement : « Dieu t’en garde », mais quelque chose comme : « De grâce » ou « Pitié pour toi, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas ! ». De grâce. Pitié. C’est la raison pour laquelle Jésus le traite de Satan : tu es un obstacle, tu te mets du côté de l’adversaire de la grâce, du corrupteur de la pitié, car « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30). Autant en effet il peut être juste, avec un proche, un ami, de donner son avis, s’il vous le demande ! d’exprimer, si la relation s’y prête, des inquiétudes sur ce qu’il entreprend, autant Jésus n’est pas un ami : il est le Fils de Dieu. Comme Pierre venait de le professer : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 16).

Le pouvoir des clefs que le Christ lui avait alors promis (« Je te donnerai les clés du royaume des Cieux » Mt 16, 19) porte sur la conformité de nos actes et de nos paroles aux actes et aux paroles du Christ, en respectant la souveraineté de Dieu : l’homme n’a rien à dire des choix de Dieu. Encore moins à se substituer à Lui.

Ce 29 août l’Eglise faisait mémoire du martyre de saint Jean-Baptiste, une façon de refermer le temps d’été qui avait commencé le 24 juin par les feux de la saint Jean, la célébration de sa naissance. L’évangile rapporte que Jean-Baptiste, avant de mourir, entendant parler depuis sa prison des œuvres du Christ, avait envoyé ses disciples demander s’il était bien le Messie, le Christ : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3). La réponse de Jésus – « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle » – s’achève de façon comparable à sa réponse à Pierre (« Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute ») : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » (Mt 11, 6).

Le Seigneur nous appelle à nous tenir sur nos gardes. Il est bon de l’entendre en ce temps de rentrée, où les changements peuvent être pénibles et périlleux, autant d’occasions de chute, de nous éloigner de Dieu. Les paroles de Jésus sont ‘dures’ en proportion des dangers qui nous menacent, à commencer par la tentation de réduire le monde à ce que nous en voyons ou ce que nous en souhaitons. C’est à cette maîtrise du monde que nous devons renoncer (« renoncer à soi-même » : faire de soi-même le centre du monde), pour nous porter en avant du Jour où le Christ viendra « avec ses anges dans la gloire de son Père, rendre à chacun selon sa conduite ». Ce jour-là, sa parole s’appliquera pleinement : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30).

Seigneur, donne-nous de demeurer en toi, de rester, d’être avec toi, jour après jour, de faire de tes paroles et de tes actes la référence et le modèle de nos pensées et de nos actes. Elles sont si nombreuses, Seigneur, les occasions de chute. Et même quand cela nous arrive, parce que nous sommes des êtres fragiles, et pécheurs depuis notre naissance, tu es toujours là pour nous réconforter et nous relever, sois béni, Seigneur.

Les personnes que vous aimez, vous les protégez et vous les aidez à se relever.

« Je t’exalte, Seigneur, car tu m’as relevé » (Ps 29, 2). Oui, Tu es le Dieu qui relève, Béni sois-tu Seigneur.

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