La messe est aussi école de la foi

Le latin, avec lequel nous avons pendant près de vingt siècles lu la Bible, écouté la Parole de Dieu, prié, utilise un verbe étonnant pour cette démarche à faire seul à seul au ‘frère (qui) a commis un péché contre toi’ : il emploie le verbe ‘corripere’ avec un p et non un g comme dans corrigere (qui existe aussi et a donné en français corriger). Corripere (ici à l’impératif : « vade, et corripe eum ») est un dérivé du verbe ‘rapere’ saisir vivement, rapt en français, et signifie agripper, s’emparer de quelque chose ou de quelqu’un, et donc attraper, et par la suite accuser, dénoncer, réprimander. On le disait de façon familière quand on se faisait gronder : je me suis fait attraper. Aujourd’hui, on se fait plutôt rattraper par son passé.

Il n’y a pas beaucoup de verbes en français pour dire réprimander, gronder quelqu’un : les plus littéraires sont tancer, admonester ou gourmander ; les plus familiers disputer, engu …irlander, passer un savon, remonter les bretelles. Et puis il y a, qui appartient à l’héritage chrétien, sermonner ! du sermon à la messe, des prêtres exhortant les fidèles à une vie plus sainte. C’est ainsi que commence la Règle de saint Benoît : « Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître (Pr 1, 8), et prête l’oreille de ton cœur (Pr 4, 20). Reçois volontiers l’enseignement (lit. l’admonition qui signifie à la fois exhortation, éducation et correction) d’un père plein de tendresse et mets-le en pratique, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance ».

On peut préférer la chanson de Jacques Dutronc, « Fais pas ci, fais pas ça » (Viens ici, mets-toi là, Attention prends pas froid, Ou sinon gare à toi …), qui date de 1968 et on comprend pourquoi.

La correction, au double sens d’attitude convenable, se tenir correctement, et de châtiment des récalcitrants, du temps où il y avait des maisons de correction ou des maisons de redressement qui ont fait la preuve de leur inefficacité, suppose l’exemplarité de modèles à imiter, comme saint Paul n’a pas peur de dire : « Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ » (1 Co 11, 1), et de répéter : « Frères, ensemble imitez-moi, et regardez bien ceux qui se conduisent selon l’exemple que nous vous donnons » (Ph 3, 8). 
Faut-il qu’il ait, comme il le dit à diverses reprises, la conscience pure et le jugement éclairé : « Frères, c’est en toute bonne conscience que je me suis comporté devant Dieu jusqu’à ce jour » (Ac 23, 1). « C’est la vérité que je dis dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience m’en rend témoignage dans l’Esprit Saint » (Rm 9, 1). « Ma conscience ne me reproche rien, mais ce n’est pas pour cela que je suis juste : celui qui me soumet au jugement, c’est le Seigneur » (1 Co 4, 4).

Ce point est essentiel : la condition pour faire des reproches est d’être soi-même irréprochable et de s’en remettre pour cela à l’Esprit-Saint dont Jean-Paul II disait qu’il est la lumière de la conscience. « L’Esprit Saint, qui ‘sonde les profondeurs de Dieu’ (cf. 1  Co 2, 10), est dans le même temps la lumière qui illumine la conscience de l’homme et la source de sa véritable liberté (cf. Dominum et vivificantem, n. 36) ». 

Le plus grand service que nous pouvons rendre à nos frères est donc notre propre conversion ! Pour donner l’exemple et pouvoir montrer le chemin avec douceur et audace. Saint Thomas d’Aquin, citant saint Augustin, dit que celui qui omet de corriger commet un péché plus grand que celui qui l’a commis : « si neglexeris corrigere, pejor eo factus es qui peccavit » – Si vous négligez de corriger, vous devenez pire que celui qui a péché (Somme Théologique 2a 2ae Q. 33, a. 2).
C’est ce que dit la 1ère lecture du Livre d’Ezéchiel sur notre mission d’avertir le pécheur, libre à lui d’écouter ou non. Si tu ne lui dis rien, si tu ne l’avertis pas, il mourra de son péché, mais c’est à toi, dit le Seigneur, que je demanderai compte de son sang !

J’ai lu l’histoire atroce (pour ses victimes) d’une mère supérieure d’une communauté religieuse, totalement abusive, qui, lorsqu’elle a été enfin ! renvoyée par Rome, aurait dit en prenant conscience de ses actes : « Comment ai-je pu faire tout cela ? ». La question est terrible que nous devrions tous nous poser, à chaque examen de conscience véritable : « Comment ai-je pu faire ça ? ». Mais plus terrible encore est la question : « Comment est-il possible qu’aucune autorité ne soit intervenue, que personne n’ait rien dit ou voulu entendre ? ». 

Qui suis-je pour juger ? avait été une parole mémorable du Pape François, à condition de prendre le mot au sens de condamner, sachant que Dieu seul est juge, et non pas dans son sens indispensable de discerner, d’exercer son jugement, sa raison. C’est une nécessité et du travail ! une formation continue, un apprentissage sans cesse renouvelé. 

C’est un des rôles de la messe du dimanche, curieusement ignoré, qui est « mystère de la foi » et école de la foi. Saint Thomas d’Aquin, dans son traité sur l’Eucharistie, à la fin de la Somme Théologique, disait « instruction de la foi » :
« Cette instruction se fait d’une manière préparatoire par l’enseignement des Prophètes et des Apôtres qui, dans l’église, est lu par les lecteurs et les sous-diacres. Après cette lecture, le chœur chante le graduel, qui symbolise le progrès de la vie ; et l’alléluia, qui signifie l’exultation spirituelle. Ces chants doivent parvenir au peuple comme une suite de l’enseignement que nous avons dit. Le peuple reçoit ensuite une instruction parfaite par l’enseignement du Christ, contenu dans l’évangile, qui est lu par les ministres les plus élevés, c’est-à-dire les diacres ». 
Et il précise un peu plus loin (Q. 83, a. 4, sol. 4) : « L’instruction de la foi est de deux sortes. L’une s’adresse aux futurs initiés, c’est-à-dire aux catéchumènes. Cette instruction-là est liée au baptême » (dont il a indiqué, dans le Traité du Baptême, que cette instruction doit être ‘rudimentaire’. Pas forcément trois ans comme pour la formation des Diacres !).
« Une autre instruction est destinée au peuple fidèle, qui communie à ce mystère. Et cette instruction-là se fait dans ce sacrement. Cependant, on n’éloigne pas de cette instruction même les catéchumènes et les infidèles. C’est pourquoi on dit dans les Décrets : « L’évêque n’interdira à personne l’entrée de l’église et l’audition de la parole de Dieu, jusqu’au renvoi des catéchumènes », c’est-à-dire pendant qu’on donne l’instruction de la foi ».

La messe, mystère de la foi, est aussi école de la foi.

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