Dans cette parabole, le « roi qui règle ses comptes avec ses serviteurs », et à qui Jésus compare le royaume des Cieux, est évidemment Dieu, le Roi des Cieux. Et les dettes de ses serviteurs sont nos péchés : « Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs » dit le texte du Notre Père dans le même évangile de saint Matthieu (Mt 6, 12).
L’évangile de saint Luc parle pour sa part de péchés à pardonner : « Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous » (Lc 11, 4).
Ces péchés, reconnaissons que nous ne sommes plus très nombreux à aller les confesser, au moins une fois par an, et chaque fois que nous péchons gravement contre un commandement de Dieu. Pourquoi ? Pourquoi n’allons plus nous confesser ?
S’est répandue, de façon plus ample aujourd’hui et relativement paradoxale au regard des angoisses de notre temps, la conviction que l’homme serait naturellement bon, l’humanité ‘magnifique’, dans ses progrès techniques assurément, dans son progrès moral, peut-être pas.
J’ai posé la question autour de moi et je vous invite à en faire autant à des publics divers : est-ce que vous diriez qu’en dehors de cas extrêmes, très médiatisés, l’homme est plutôt bon ? Etes-vous étonnés par l’égoïsme, la jalousie, « la rancune et la colère » dit la 1ère lecture (Si 27, 30), la tromperie et la méchanceté ?
Est-ce que vous-mêmes, vous vous estimez incapables d’accès de fureur comme celui décrit dans cette parabole de cet homme qui se jette sur un autre pour l’étrangler : ‘Rembourse ta dette !’ Qui se montre sans pitié, alors que la pitié venait de le sauver !
Seigneur prends pitié, prions-nous au début de chaque messe, après avoir confessé à Dieu tout-puissant et reconnu personnellement avoir « péché en pensée, en parole, par action et par omission ; oui, j’ai vraiment péché ». Si tel est le cas, pourquoi n’allons-nous plus nous confesser, demander pardon au Seigneur, et à vous mon Père « absolution et pénitence si vous m’en jugez digne » ?
Déjà l’Ancien Testament déplorait cette facilité du cœur de l’homme à s’exalter, à prendre ses pensées pour des pensées divines, suscitant la colère de Dieu : « Parce que tu prends tes pensées pour des pensées divines, je ferai venir contre toi des barbares, une nation redoutable. Ils profaneront ta splendeur. Et tu mourras d’une mort violente. Oseras-tu dire encore devant tes meurtriers : “Je suis dieu” ? » (Ez 28, 9).
Un siècle et demi avant Ezéchiel, le prophète Osée, au 8ème siècle avant le Christ, s’étonnait de cette conviction de l’homme que, quoi qu’il fasse, ce sera sans réelles conséquences : « Venez, retournons vers le Seigneur ! il a blessé, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il nous soignera. Après deux jours, il nous rendra la vie ; il nous relèvera le troisième jour : alors, nous vivrons devant sa face. – Que ferai-je de toi, Éphraïm ? Que ferai-je de toi, Juda ? Votre fidélité, une brume du matin, une rosée d’aurore qui s’en va » (Os 6, 1-4).
Sept siècles après le Christ, saint Isidore disait que « c’est un farceur, et non un pénitent, celui qui fait encore ce dont il se repent ».
La confession, le sacrement de Pénitence et de Réconciliation titre le chapitre du Catéchisme de l’Eglise Catholique qui lui est consacré, s’est déséquilibrée au fil des siècles, en devenant le sacrement du pardon de Dieu indépendamment de la conversion du pécheur.
Nous nous sommes focalisés sur le pardon au détriment de la conversion, de la prise de conscience et du regret sincère de nos fautes (la contrition), de la sincérité de nos aveux, et de notre résolution de poser des actes concrets de réparation qui attestent de notre conversion.
N’est-ce pas ce manque de sincérité, cette hypocrisie, qui fait qu’on peut avoir l’impression que se confesser ne serait pas utile ?
Pourquoi est-ce que nous pensons que nous ne pouvons pas nous empêcher de recommencer ?
Rappelons que tout cela prend du temps : à la différence des démons et des damnés dont les péchés ne peuvent plus être pardonnés parce que leurs cœurs se sont figés à jamais dans le mal, de telle sorte que le péché ne peut plus leur déplaire en tant que faute et ne leur déplaît que pour la peine et le châtiment qu’ils subissent, ce n’est pas le cas des pèlerins que nous sommes : nous sommes des voyageurs sur cette terre, capables du bien et du mal. Capables de Dieu. Capables aussi d’horreurs.
Saint Thomas d’Aquin a une très belle expression pour parler de la confession : il dit qu’elle est à la fois un sacrement et une vertu. C’est même le seul sacrement qui soit une vertu (IIIa, Q. 85). Un sacrement en tant que don de la grâce de Dieu, une force et un secours divin ; et une vertu en tant que disposition intérieure et désir sincère de choisir et faire le bien.
Seigneur Dieu, dit une prière de la messe, « tu as promis d’habiter les cœurs droits et sincères ; donne-nous, par ta grâce, de vivre de telle manière que tu puisses faire en nous ta demeure ». Des cœurs droits et sincères : l’enjeu est de tenir les deux, l’objectivité du droit, pour reconnaître nos péchés, et la sincérité du cœur, pour se repentir, faire pénitence et ne plus recommencer. Pas la sincérité d’un instant qui est l’hypocrisie maximale, mais la sincérité dans la fidélité.
Ne vous laissez pas décourager par ceux que vous voyez se confesser mais qui sont comme ce serviteur de la parabole à qui son Maître remet sa dette et se comportent ensuite pire qu’avant. Saint Thomas d’Aquin en donne une explication lumineuse : « Il ne peut pas arriver, dit-il, que Dieu pardonne une offense à quelqu’un sans que la volonté de ce pécheur soit changée, de telle sorte qu’elle se tourne vers Dieu avec la détestation de son attachement antérieur excessif aux choses de ce monde, et simultanément le ferme propos de réparer ». Au fond, ils n’ont peut-être pas été pardonnés.
Car il est impossible qu’un péché soit remis sans la pénitence en tant que vertu, c’est-à-dire la disposition au bien. Celui qui pèche gravement après s’être confessé et avoir eu ses péchés remis n’avait pas la volonté sincère de changer. C’est à tort qu’il s’était cru pardonné : pas de pardon sans conversion ; pas de pardon sans réparation.
La question n’est pas Pourquoi mais Comment aller se confesser ? Sans hypocrisie.
Celui qui pratique la miséricorde, dit saint Paul, qu’il ait le sourire. Que votre amour soit sans hypocrisie (Rm 12, 9).
Sans hypocrisie.