Nous croyons en un seul Dieu, « un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous » (Eph 4, 6). Un seul baptême dont les effets ne sont pas les mêmes chez tous les baptisés. Vous l’avez-vous-mêmes constaté ?
Saint Thomas d’Aquin ‘Le Théologien’ (comme lui-même appelait Aristote ‘Le Philosophe’) demandait, au 13ème siècle, si le baptême produit le même effet chez tous ceux qui le reçoivent (Tertia Pars IIIa, Q. 69, a. 8). Il venait de rappeler que le baptême ne supprime pas la jalousie : il la diminue, c’est la grâce de Dieu qui donne la force de la surmonter.
Et à cette question sur les effets du baptême, il répond qu’ils sont variables et inégaux d’une personne à l’autre : cela ne vient pas de notre âme, dont la nature est la même pour tous les êtres humains (contrairement aux anges qui constituent chacun leur propre espèce), mais de la diversité de nos histoires et de nos êtres, de la complexité du composé humain, âme corps et esprit. Nous sommes égaux par nature et inégaux dans la vie, et jusque dans la vie éternelle !
Dans son traité sur le sens de la vie et le bonheur éternel (Ia IIae Q. 1 à 6), saint Thomas d’Aquin évoque cette parabole des ouvriers de la dernière heure pour s’écarter de la lecture qu’en faisait saint Grégoire le Grand qui interprétait le fait que « tous ceux qui travaillèrent à la vigne reçurent chacun un denier » (Mt 20, 10) comme le signe qu’ils auraient « reçu de façon égale la vie éternelle en récompense ».
Non, dit saint Thomas d’Aquin, le Seigneur dit dans saint Jean : « Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures » (Jn 14, 2). Et ces demeures correspondent pour saint Augustin aux différents degrés de bonheur dans la vie éternelle : « elle n’est pas égale chez tous ». Certains, au Ciel, jouiront plus parfaitement de la vision de Dieu que d’autres. « Et c’est ainsi que certains auront plus de bonheur dans l’éternité que d’autres ». On ne sera pas tous au Ciel à égalité de bonheur auprès de Dieu : pour vous, c’est stimulant ou c’est décourageant ?
Ce qui doit nous stimuler est le Salut ! Il n’est pas acquis. Jusqu’à notre dernier souffle ! L’Ecriture met en garde ceux qui se croyaient tranquilles : si le juste – disons pour cette parabole celui a été à l’œuvre depuis le début – se détourne de sa justice, commet le mal, en l’occurrence se rebelle contre la bonté de Dieu, ne tient pas jusqu’au bout son devoir de louange et de service, alors on ne se souviendra plus de ce qu’il a fait de bien (Cf. Ez 33, 13-19). « Vous dites : “La conduite du Seigneur est étrange” » (Ez 33, 20). N’est-ce pas notre conduite qui est étrange ?
La parabole des ouvriers de la dernière heure dit simplement que notre Salut dépendra moins de nos efforts, de notre dévouement, de nos mérites, que de notre amour de Dieu, notre foi en sa Bonté et sa Miséricorde pour les pécheurs que nous sommes – tous ! Misérable humanité.
Saint Augustin, commentant la parole de saint Paul : « C’est par sa grâce que nous sommes sauvés » (Eph 2, 8) – « Cela ne vient pas de nos actes, il n’y a pas de quoi s’en vanter, oui, c’est par sa grâce que nous sommes sauvés », explique que le Salut n’est pas la récompense « d’une vie méritoire que Dieu aurait aimée et qui lui aurait fait dire : ‘Venons en aide à ces hommes, car ils mènent une vie excellente’. Non, notre vie lui déplaisait, ce que nous faisions lui déplaisait, mais pas ce que lui-même fait en nous. Par conséquent, il condamnera ce que nous avons fait, et il sauvera ce que lui-même a fait. Nous n’étions pas bons. Mais Dieu a eu pitié de nous ». Autrement dit, sa miséricorde précède sa justice. Sa bonté est première.
Notre pensée humaine est inverse : nous voyons la miséricorde comme une clémence, comme si elle servait à adoucir la justice, comme si la miséricorde était un adoucissant ! Mais pitié ! Rejetons cette vision pitoyable de la miséricorde alors qu’elle est la manifestation la plus parfaite de la bonté de Dieu. C’est par miséricorde que le Maître est sorti dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne, qu’il est ressorti tout au long du jour pour continuer sa Création. Vous croyez que Dieu avait besoin d’eux ? Vous croyez que Dieu a besoin de nous pour que sa vigne porte du fruit ?
Je suis la vigne dit le Christ, et mon Père le vigneron. Je suis la vigne dit le Christ, et vous les sarments, dans une des plus belles paraboles de l’évangile de saint Jean sur la réalité du baptême et des sacrements : « Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève, le retranche, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, il le purifie afin qu’il en porte davantage » (Jn 15, 2). « Sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5).
Le Maître de la vigne est sorti tout au long du jour comme Dieu a envoyé des prophètes tout au long de l’histoire chercher ceux que personne n’avait associés à son Œuvre de Salut, dont l’objectif n’est pas de nous ‘socialiser’ mais de nous diviniser !
La mission confiée à l’Eglise n’est pas une mission sociale de justice humaine. « Des pauvres, vous en aurez toujours » (Jn 12, 8). Sa mission, notre mission est de révéler à chaque personne la bonté de Dieu, sa Miséricorde : « C’est par sa grâce que nous sommes sauvés ».