Regretter c’est déjà progresser

A l’époque de Jésus, il était rare qu’un fils fasse l’affront à son père de l’envoyer balader comme le premier fils de cette parabole : Non, je ne veux pas. Nolo ! en latin est la contraction d’une négation et du verbe vouloir, non volo, mais la réponse est plus rude que ça : No way ! Pas question ! On ne parlait pas comme ça à son père. L’Ancien Testament est extrêmement sévère sur les enfants rebelles. On ne plaisantait pas. Il valait mieux s’incliner avec déférence comme le second fils : Oui, Seigneur ! On avait la même crainte de Dieu et de ses parents. 
Ce n’est pas parce qu’on agit par crainte que l’on agit sous la contrainte et contre sa volonté : cela ne rend pas l’acte involontaire, ce qui est déterminant en morale, parce que le péché est un acte volontaire. La violence, oui, la violence extérieure entrave la volonté et rend l’acte involontaire, mais pas la crainte, ni la convoitise, ni l’ignorance n’annulent notre volonté et ne dégagent notre responsabilité, comme saint Thomas d’Aquin l’a enseigné de façon magistrale dans la Somme Théologique (Ia -IIae, Q. 6).

Pourquoi cette question de l’ignorance est-elle si importante pour cette parabole ? A cause de la lecture symbolique que l’on peut faire de ce travail à la vigne : le vin étant dans la Bible symbole de sagesse, travailler à la vigne c’est recevoir un enseignement, faire des études, cultiver son esprit, grandir en sagesse. Autrement dit, le sujet de cette parabole n’est pas tant la volonté de ces deux garçons (ce qu’ils veulent ou ne veulent pas) que leur intelligence : ‘Allez étudier’ dit leur père.

Le texte dit du premier, l’indocile, qui ne voulait ni obéir ni apprendre, que, « s’étant repenti, il y alla ». La séquence complète est plutôt : ayant réfléchi, mû par le regret, il y alla. Yalla ! Allons-y. Let’s go comme disait le Pape Léon dans son homélie pour la Transfiguration. Son intelligence l’a convaincu qu’elle avait besoin d’être nourrie. 

Le Seigneur nous a donné une intelligence pour que nous nous en servions, pour que nous la fassions grandir, vivre et progresser, et du temps pour cela.

A quoi sert le temps ? à apprendre et à progresser. Dans le bien et la vérité.

L’Apôtre Pierre, dans un discours du Livre des Actes des Apôtres, dit de Jésus qu’il passait en faisant le bien : « Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et il guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable car Dieu était avec lui » (Ac 10, 38). Jésus a passé son temps à faire le bien, à faire du bien. Faisons de même !

Notre intelligence, notre capacité de réflexion et partant de conversion au bien est proprement humaine, même si on a déjà vu des animaux de compagnie revenir tout penauds, la tête basse, sentant qu’ils ont fâché leur maître. Il n’est pas sûr qu’ils aient conscience d’avoir fait quelque chose de mal, tout au plus d’interdit, en tout cas qui déplaît à la personne à laquelle ils sont attachés. Les animaux ne connaissent que des interdits particuliers : ils ignorent les lois générales. C’est une différence majeure entre l’animal et l’humain : l’accès à l’universel, par la raison.
Tout au long de l’évangile, on voit les démons interrompre Jésus dans ses enseignements par des cris et des hurlements. Le démon ne supporte pas l’enseignement : il déteste qu’on apprenne, qu’on réfléchisse, qu’on progresse. Il fait du bruit pour nous empêcher d’écouter et de réfléchir. De nous concentrer. 
Qu’est-ce que le diable veut nous empêcher d’apprendre et de savoir ? A quoi veut-il nous empêcher à tout prix d’accéder ? A l’universel. On peut dire aussi à l’essentiel. Nous sommes catholiques et nous croyons à l’universel, du vrai et du bien. 
A la différence des animaux qui ont une intelligence pratique dispersée, nous avons été créés par Dieu capables d’infini et d’absolu. Dieu nous a donné son Esprit pour accéder au bonheur « la joie de la vérité » dit saint Augustin, au-delà de tous les biens et plaisirs particuliers. 

Le renoncement à l’universel, c’est le repli dans l’animalité, dans l’obsession des seuls intérêts particuliers.

Heureux l’homme que tu instruis Seigneur (Ps 93, 12). La vérité est inséparable du bien comme l’intelligence est inséparable de la volonté : l’intelligence saisit ce qui est vrai pour aider la volonté à se porter vers le bien car le bien est une vérité à connaître et la vérité un bien à désirer.

Le premier fils s’est ressaisi : il a réfléchi, il a changé d’avis, et décidé d’aller étudier plutôt que de s’amuser. Le second, parce qu’il avait la conscience tranquille, a ‘oublié’ ce à quoi il était appelé. Jésus se retourne vers ses auditeurs pour les secouer : Et vous, est-ce que vous avez réfléchi à ce que disait Jean-Baptiste ? « Vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole ». Vous n’avez pas saisi que son appel à la conversion était aussi pour vous ! Pour tous ! Universel.
Saint Augustin, dans son traité sur la Trinité, déplore la vanité de ceux qui se croient savants malgré « l’impuissance où ils sont d’apercevoir la cause supérieure à toutes les causes : la volonté de Dieu ». 

A l’époque de Jésus, les publicains et les prostituées étaient si mal vus, subissaient un tel opprobre social qu’ils avaient forcément conscience de faire quelque chose de mal. 

Le problème est qu’on allait trop loin : on leur disait qu’ils étaient irrécupérables, perdus, maudits, comme le croyaient, pour certains en toute bonne foi, les Pharisiens : « Cette foule qui ne sait rien de la Loi, ce sont des maudits ! » (Jn 7, 49). 
Et c’est pourquoi ces prétendus perdus avaient accueilli avec joie le message de Jean Baptiste qui portait cette espérance nouvelle : ils n’étaient pas maudits, pas irrémédiablement perdus ! Ils pouvaient être sauvés ! Sauvés en espérance (Rm 8, 24), sauvés dans l’Espérance, par le Christ.

Il faut dire qu’ils avaient conscience d’être pécheurs. Peut-être dans la vie faut-il avoir des regrets pour pouvoir progresser. 

Peut-être que regretter, c’est déjà progresser.

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