Voici que s’approchent les deux fêtes de l’Ascension et la Pentecôte, deux autres week-ends prolongés après celui du 1ermai qui était cette année un vendredi et celui-ci du 8 mai où nous commémorons la fin de la deuxième guerre mondiale (alors que nous vivons « une troisième guerre mondiale par morceaux » suivant l’expression de 2014 du Pape François), – ces deux fêtes de l’Ascension et la Pentecôte, centrées sur le Corps Glorieux du Christ et sur le don de l’Esprit-Saint, vont nous conduire à celle du grand mystère de notre foi, la fête de la Sainte Trinité. Et elle sera suivie par celle du Saint-Sacrement, avant que nous reprenions le rythme des dimanches ordinaires.
Voilà où nous en sommes. Quel est le fil conducteur ? Notre divinisation.
Le mot n’est pas très employé, nous préférons parler de sanctification plutôt que de divinisation, peut-être parce que nous nous souvenons de la tromperie de l’origine quand « le serpent dit à la femme : Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez (et que vous désobéirez), vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gn 3, 5).
Il est malin ! S’il avait dit : « vous serez comme des dieux, immortels, ne connaissant pas la mort », nos premiers parents n’auraient pas désobéi puisqu’ils ne devaient pas mourir. Il fallait quelque chose de suffisamment attirant comme de pouvoir décider soi-même ce qui est bien et ce qui est mal.
Ce n’est pas ce que nous propose le Christ : il nous propose de vivre en lui, et lui en nous, d’être membres de son Corps en recevant le sien ! et en recevant son Esprit, l’Esprit-Saint.
D’être « incorporés au Christ » de sorte que Dieu habite en nous. L’évangile dit : fasse sa demeure en nous. « Demeurez en moi, comme moi en vous » (Jn 15, 4). « Demeurez dans mon amour » (Jn 15, 9). La Tradition appelle cette demeure : l’inhabitation divine. « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures » (Jn 14, 2).
Divinisation. Incorporation au Christ. Inhabitation divine. Ajoutons : Filiation divine, qui est la grâce du baptême, qui fait de nous des enfants de Dieu.
Outch ! Ces notions sont-elles vraiment indispensables ? N’est-ce pas compliquer excessivement l’amour de Dieu pour nous ? Ceux qui posent cette question ou réagissent ainsi oublient qu’ils utilisent dans leur vie des notions et des techniques bien plus complexes auxquelles ils sont simplement habitués.
Je me souviens de n’avoir rien compris à un exposé sur « l’inversion trinitaire » de Hans Urs von Balthasar, un des plus grands théologiens du 20ème siècle, pour qui l’ordre logique de la Sainte Trinité est le Père, l’Esprit et le Christ, puisque, si le Père est premier par nature, l’Esprit s’est manifesté dans l’histoire avant le Christ. Dès la Création, « le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux » (Gn 1, 2). C’est son Esprit que Dieu a insufflé et continue d’insuffler à sa conception en tout être humain (cf. Gn 2, 7), cet Esprit qui fait de nous des dieux !
Un Psaume le dit : « Vous êtes des dieux, tous des fils du Très-Haut » (Ps 81, 6), que Jésus cite à ceux qui lui reprochaient de se faire l’égal de Dieu : « Tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu ! ». Jésus leur répliqua : « N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Si la Loi appelle dieux ceux à qui la parole de Dieu s’adressait, et si l’Écriture ne peut pas être abolie, comment pouvez-vous dire à celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde : ‘tu blasphèmes’ parce que j’ai dit : Je suis le Fils de Dieu ? » (Jn 10, 35-36). Il faut le rappeler à ceux qui doutent que Jésus ait dit lui-même qu’il est le Fils de Dieu.
« Je suis » dit Jésus (Jn 13, 19), du nom divin de l’Amour éternel (‘Je suis qui je suis’ cf. Ex 3, 14), Celui qui est, qui était et qui vient, Celui qui nous aime de toute éternité, et qui veut que nous ayons part à sa vie divine, Par Lui, avec Lui et en Lui. Il est venu nous ‘incorporer’ à Lui. Il est venu habiter, demeurer en nous. Il est venu faire de nous les enfants du Père.
L’évêque saint Chromace d’Aquilée († 407), que son ami saint Jérôme (Chromace fut aussi l’ami de saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome et de bien d’autres) appelait « le plus saint et le plus docte des évêques » parce que « dans son enseignement il part toujours de la parole de Dieu et y revient sans cesse », disait que chaque croyant est en quelque sorte présent dans le Corps ressuscité du Christ, et « par l’Ascension, c’est notre chair qui vit et règne au Ciel ».
C’est au Ciel que nous serons définitivement incorporés en Dieu, que nous vivrons cette incorporation au Christ dont le lieu par excellence est l’Eglise, et le modèle le plus excellent la Vierge Marie. C’est pourquoi le Pape Benoît XVI, quand il avait rendu hommage à saint Chromace d’Aquilée (Audience du 5 décembre 2007), avait souligné la limpidité de son enseignement sur Marie et sur l’Eglise : les deux vont ensemble !
C’est même le signe de la présence de Dieu en nous, de cette inhabitation divine, et même le critère de validité de toute expérience mystique : le lien à Marie et à l’Eglise.
Divinisation. Filiation divine, Incorporation au Christ, Inhabitation divine. Ou bien, car peu importe l’ordre : Incorporation au Christ, Filiation divine, Inhabitation divine (IFI), pour ceux qui préfèrent insister sur le fait que tout passe par le Christ : « nul ne peut aller au Père sans passer par moi » (Jn 14, 6).
Avant saint Chromace, l’évêque saint Cyprien de Carthage († 258) avait dit du Chrétien qu’il est un autre Christ (Christianus alter Christus). La formule est à manier avec précaution (comme son autre formule :‘Hors de l’Eglise point de salut’, qu’il vaudrait mieux entendre : ‘Hors du Christ point de salut’).
Le Chrétien est un autre Christ quand il accepte de souffrir pour les péchés des autres et s’interdit d’en commettre aucun (cf. la 2ème lecture de ce dimanche : « le Christ a souffert pour les péchés, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit » 1 P 3, 18).
C’est celui-là, dit Jésus, « qui m’aime et sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui ».
Que la Vierge Marie, notre mère, soit notre modèle.
Le Chrétien est un autre Christ quand il prend Marie pour Mère.
Je vous salue Marie …