Dans le récit de l’Ascension que donne saint Luc au début du Livre des Actes des Apôtres (la 1ère lecture de cette messe), les Apôtres, avant que Jésus soit enlevé au Ciel sous leurs yeux, vivent encore de cette forme d’espérance messianique typique de l’Ancien Testament quand ils lui demandent : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » (Ac 1, 6).
L’Ascension du Seigneur, son enlèvement au Ciel quarante jours après sa Résurrection, se situe dans une claire continuité de l’Ancien Testament. Elle en a été préfigurée par plusieurs grands personnages : le prophète Elie, auquel il faut joindre Moïse puisqu’ils sont apparus ensemble au jour de la Transfiguration, et « Jésus parlait avec eux de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem » (Lc 9, 31). Et à ces deux figures fondamentales, je voudrais joindre trois personnages pour certains mystérieux : Melkisédek, Hénoch, et le prêtre Esdras.
Un mot rapide sur ces cinq figures.
L’enlèvement au Ciel du prophète Elie est une des grandes pages de la Bible (2 R 2, 1). Elle a pour témoin et bénéficiaire son disciple Elisée qui reçoit une double part de son esprit, pour avoir vu cette montée de ses yeux.
Il est logique de penser que Moïse également a été enlevé au Ciel, lui qui avait approché de son vivant le Seigneur au point que son visage rayonnait. Le récit de sa mort dit qu’il « avait cent vingt ans quand il mourut ; sa vue n’avait pas baissé, sa vitalité n’avait pas diminué » (Dt 34, 7) : il était vivant pour toujours.
Le 3ème personnage de l’Ancien Testament à n’avoir pas connu la corruption est Melkisédek, roi de Salem (Gn 14, 18), que la Lettre aux Hébreux présente comme le modèle de l’espérance, « cette espérance que nous tenons comme une ancre sûre et solide pour notre âme, qui lui donne d’entrer dans le sanctuaire où Jésus est entré pour nous en précurseur, lui qui est devenu grand prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité » (Hb 6, 20).
Le 4ème est Hénoch, ancêtre de Noé, et père de Mathusalem. « Hénoch vécut en tout trois cent soixante-cinq ans » (autant d’années que de jours en un an). Hénoch « avait marché avec Dieu, puis il disparut car Dieu l’avait enlevé » (Gn 5, 24). « Homme, dira le prophète Michée, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu » (Mi 6, 8). Et tu iras au Ciel. Un livre apocryphe (légendaire), le Livre d’Hénoch, consacré à la chute des anges et au jugement dernier, raconte que Hénoch « fut élevé vivant auprès du Seigneur des esprits et retiré d’entre les habitants de la terre. Il fut élevé sur le char du vent, et son nom fut retiré d’entre eux » (I Hen 70, 1 sq.)
La même littérature des premiers siècles raconte l’Ascension d’Isaïe, et surtout celle du scribe Esdras (dont un livre de l’Ancien Testament porte le nom, le livre d’Esdras), à qui Dieu dit : « Tu vas être retiré du milieu des hommes pour passer le reste du temps avec mon fils […] jusqu’à ce que les temps soient achevés » (4ème Livre d’Esdras, XIV,1-17).
Cette littérature apocalyptique leur adjoint le prêtre Pinhas, petit-fils d’Aaron : « Tu seras élevé au lieu où ont été élevés ceux qui t’ont précédé et tu resteras jusqu’à ce que je me souvienne du monde » dit le Livre des Antiquités Bibliques.
Cinq personnages au moins de l’Ancien Testament avaient été enlevés au Ciel : Elie, Moïse, Melkisédek, Hénoch et Esdras, auquel on peut joindre Isaïe et Pinhas, mais gardons Esdras pour son rôle essentiel dans la transmission de la Parole de Dieu.
Venons-en aux figures du Nouveau Testament sur lesquelles s’appuyer pour méditer ce mystère de l’Ascension. Je vous en propose 7 (sept) : le bon larron ; saint Etienne le premier martyr ; saint Jean l’évangéliste ; et deux binômes : celui des débuts de la vie de Jésus, saint Jean-Baptiste et saint Joseph ; et les deux colonnes de l’Eglise saint Pierre et saint Paul. Je mets à part la Vierge Marie dont l’Assomption est le 4ème des mystères glorieux (l’Ascension le 2ème) : nous y reviendrons le 15 août.
J’ai longtemps hésité pour le Bon Larron, ne sachant comment concilier la parole du Christ – « Aujourd’hui avec moi tu seras dans le paradis » (Lc 23, 43), avec la descente le lendemain de Jésus aux enfers pour délivrer ceux qui l’espéraient. Et puis j’ai lu ce commentaire de saint Ambroise († 397) de la parole du Christ à ce bon larron : « Magnifique témoignage qu’il faut travailler à se convertir, puisque le pardon est si vite prodigué au larron et la grâce plus abondante que la prière ! Car la vie consiste à être avec le Christ : où est le Christ, là est le royaume » (Expositio evangelii secundum Lucam 10, 121).
La vie consiste à être avec le Christ : où est le Christ, là est le Royaume.
Après le Bon larron, saint Etienne, le premier martyr, qui, avant de mourir, « rempli de l’Esprit Saint, fixait le ciel du regard, voyant la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 55) : on peut penser qu’il était donc déjà dans la vision béatifique, et la liturgie semble le confirmer en nous faisant fêter sa naissance au Ciel le 26 décembre au lendemain de la naissance de Jésus sur terre.
Même chose pour l’évangéliste saint Jean, fêté le 27 décembre, au surlendemain de Noël, que le Christ sur la Croix a confié à sa mère, « Voici ton Fils », et à qui le Christ a confié sa mère « et à partir de cette heure-là le disciple la prit chez lui ». L’Assomption de la Vierge Marie entraîne logiquement l’entrée, grâce à elle, de ce disciple au Ciel.
Je passe rapidement sur saint Jean-Baptiste et saint Joseph, fort de l’affirmation du Bon pape saint Jean XXIII qui (dans une homélie du 26 mai 1960) accepte comme une pieuse croyance qu’ils sont « à compter parmi les Saints qui ressuscitèrent avec le Christ (cf. Mt 27, 52-53), et entrèrent avec lui dans le Ciel à l’Ascension ».
Enfin, saint Paul ayant eu comme Moïse la grâce de voir Dieu en cette vie (cf. mon homélie de la Toussaint 2025), il ne serait pas cohérent de le séparer de saint Pierre, d’autant que c’est lui le premier des Apôtres que la Tradition place à l’entrée du Paradis, faisant le tri.
Il y a dix jours nous entendions cette Parole du Christ à ses disciples : « Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi » (Jn 14, 3). C’est ce que nous devons tenir et retenir : la vie consiste à être avec le Christ.
Heureux, heureux serons-nous auprès de Dieu, dans la plénitude de son amour.