Office divin et œuvre de Dieu

A cause de sa longueur, nous n’avons chaque année, en ce dimanche entre l’Ascension et la Pentecôte, en ces dix jours où les Apôtres sont au Cénacle unis dans la prière, qu’une partie de cette prière de Jésus à son Père, cette année le premier tiers, peut-être la partie la plus intime de la relation du Christ à son Père, la plus émouvante quand on sait la façon dont cette prière se termine par cet appel à l’unité : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi » (Jn 17, 21-23).

Un évêque anglais du 13ème siècle, au nom qui serait aujourd’hui difficile à porter, Robert Grosseteste († 1253) définissait cinq types d’union :
L’union dans le Christ des deux natures divine et humaine (union appelée hypostatique, l’union dans une même hypostase – une même personne, des deux natures humaine et divine).
L’union (mystique) du Corps mystique du Christ avec l’Eglise.
L’union eucharistique par laquelle l’Eglise reçoit la chair du Christ
L’union consubstantielle du Christ, du Père et de l’Esprit (tous trois de la même substance divine).
L’union (qu’on pourrait dire eschatologique car elle s’accomplira au Ciel) de notre âme à Dieu, par la médiation du Christ et le don de l’Esprit.

Robert Grosseteste, avant d’être évêque de Lincoln, le plus grand diocèse d’Angleterre à l’époque, avait été un des premiers chanceliers de l’université naissante d’Oxford, et un savant reconnu dans le domaine de l’Optique, ce qui explique la façon dont il définissait la sainte Trinité : Lux, splendor, fervor, Lumière, Splendeur, Ferveur. 
Auteur prolifique, il avait fait venir auprès de lui les exégètes les plus renommés, et se mit lui-même à l’hébreu à soixante-dix ans passés pour ses commentaires de l’Ancien Testament et en particulier des Psaumes. C’était un temps (jusqu’au 13ème siècle justement) où on ne dissociait pas la théologie des autres sciences et surtout de la prière.

Robert Grosseteste aurait pu faire sienne la parole de Jésus au début de sa prière à son Père : « Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai accompli l’œuvre que tu m’avais donnée à faire » (Jn 17, 4). Cette œuvre correspond au mot latin Opus bien connu des musiciens, mais plus encore de l’Eglise pour qui l’Opus Dei désignait l’Office divin, c’est-à-dire l’activité commune à tous les consacrés, prêtres, religieux, moniales et de nombreux fidèles laïcs. L’Office divin, la prière des Heures ou le Bréviaire, prend une à deux heures par jour, tous les jours que Dieu fait. Un mois par an. Autant que le temps quotidien de transport de la plupart des gens qui travaillent en région parisienne.

L’Office divin est la prière des psaumes, qui s’est généralisée dès les premiers siècles suivant l’invitation d’un de ces psaumes : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres » (Ps 33, 1). La règle de saint Benoît († 547) n’a fait que mettre en musique ce qu’un autre psaume conseille : « Sept fois chaque jour, je te loue pour tes justes décisions » (Ps 118, 164). Sept fois jour et nuit, nous prions avec les Psaumes : au lever, les Laudes. En fin d’après-midi, les Vêpres. Entre les deux, les trois offices du milieu du jour, tierce, sexte et none. Les complies avant le coucher. Et à une heure variable souvent nocturne, à Matines, l’Office des Lectures, la lecture, après les psaumes, d’une page de la Bible et d’un texte de la Tradition.

« Pourquoi accorder une telle faveur aux Psaumes ? » demandait saint Basile († 379) qui répondait que « les hymnes sont des formules humaines tandis que les Psaumes sont les chants de l’Esprit ». La prière est la première des œuvres de Dieu. Dont les Psaumes forment une part essentielle. Jésus les a priés. Jusque sur la Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 21, 2). Les psaumes sont un condensé de l’expérience humaine, du sacré, de la violence, du passé, de la mort et du Salut.

Le dernier Concile, dans sa Constitution sur la Liturgie, promulguée la première le 4 décembre 1963, présente cet Office divin, après la Messe, comme la « prière publique de l’Église », dont la finalité est de sanctifier le temps, d’où son nom de Prière des Heures. Il a réduit son ampleur, répartissant les 150 psaumes sur quatre et non plus une semaine, et autorisant les prêtres à ne dire qu’un seul office du milieu du jour sur les trois, même si leur symbolique est forte : Tierce, à 9 heures du matin, est l’heure où le Saint Esprit est descendu sur les apôtres à la Pentecôte ; Sexte, midi, l’heure où le Christ est cloué sur la croix ; None, vers 15 heures, quand le Christ meurt le Vendredi Saint. C’est pour cette heure que je suis venu dit le Christ.

Le Concile a simultanément exhorté les prêtres à « acquitter les louanges des Heures avec d’autant plus de ferveur qu’ils seront plus vivement conscients d’avoir à mettre en pratique l’exhortation de saint Paul : ‘Priez sans relâche’ (1 Th 5, 17). Car le Seigneur seul peut assurer l’efficacité et le progrès de l’œuvre à laquelle ils travaillent, lui qui a dit : ‘Sans moi, vous ne pouvez rien faire’ (Jn 15, 5) » (SC n. 86). 

A chaque mariage que je célèbre, des personnes viennent m’interroger sur le mariage des prêtres, ignorant cette mission première à laquelle nous nous sommes engagés de prier continuellement. De vivre la suite du Christ dans le même état de vie que lui, en visant la même intensité de prière. 
Je me souviens d’un confrère prêtre diocésain qui disait : ‘On n’est pas des religieux !’ Je me demande encore ce qu’il voulait dire. L’oratorien Louis Thomassin, un des grands théologiens du 17ème siècle († 1695), a écrit tout un traité pour montrer le lien étroit entre l’oraison mentale et l’office divin : l’oraison mentale est portée par l’office divin qui la nourrit et lui donne vie. On pourrait dire la même chose de l’office divin et de la messe.

C’est d’ailleurs le rôle des chanoines qui sont les prêtres constitués en collège ou chapitre auprès des évêques et voués à « accomplir les fonctions liturgiques les plus solennelles dans l’église cathédrale ou collégiale » (Code de droit canonique), aussi bien la messe que cet office divin, la Prière des Heures destinée à sanctifier le temps. 
Le but de la sagesse n’est pas de comprendre le réel, laissons cela aux scientifiques. Le sage contemple le temps comme l’œuvre de Dieu : il cherche dans l’histoire le sens de notre marche vers Dieu, notre Seigneur et notre Père, notre Créateur et notre Sauveur.

Figure marquante de l’Eglise de France du 19ème siècle, Louis-Gaston de Ségur († 1881), fils aîné de la Comtesse de Ségur, et le préféré de ses huit enfants, ne put être consacré évêque étant devenu aveugle à 34 ans. Il a néanmoins écrit (dicté) un livre sur la prière où il dit que « la piété diffère de la religion en ce qu’elle considère Dieu comme un père avec qui l’on vit d’une union intime, tandis que la religion le voit comme un Créateur qu’on adore ».

Les Psaumes sont cette prière filiale par excellence où, à la suite de son Fils Jésus Christ, nous confions au Père la situation douloureuse de tous ceux que nous portons dans notre prière.

Que pouvons-nous faire de mieux que participer à l’œuvre du Christ en nous unissant à lui et à nos frères par la messe et la prière des Psaumes ? 

Celui de la messe de ce dimanche dit : 

J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche : habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie. 

Écoute, Seigneur, je t’appelle ! Pitié ! Réponds-moi ! 

Mon cœur m’a redit ta parole : « Cherchez ma face ».

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