Au-dessus de l’exaltation, l’extase

L’extase relève de la vie sensuelle ou de la vie mystique. Ce sont deux types différents de jouissance, physique dans le premier cas, de joie spirituelle dans le second, dont on peut penser qu’elles correspondent à des modes de vie différents.

Laissons de côté les jouissances sensibles, de sensations absolues, pour nous concentrer sur le sujet qui nous intéresse, de ravissements spirituels, toujours soudains, prémisses de notre union à Dieu, que nous célébrons en ce jour pour la Vierge Marie : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! ».

Nous en avons un avant-goût au jour de la Pentecôte avec l’apparente ivresse des Apôtres remplis de l’Esprit saint. Certains s’émerveillaient, d’autres se moquaient et disaient : « Ils sont pleins de vin doux ! » (Ac 2, 13).

L’extase emporte jusqu’au Ciel la personne qui en fait l’expérience comme le saint diacre et martyr Etienne. Rempli de l’Esprit Saint, il fixait le ciel du regard. Voyant la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu, il déclara : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 56), avant de s’endormir dans la mort.

Imaginez pour la Vierge Marie ce qu’elle a éprouvé quand elle a retrouvé son Fils !

Une joie au-delà de l’exaltation : l’extase ! 

Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

Des Pères de l’Eglise, des premiers siècles, en particulier Origène, puis au Moyen-Âge des docteurs de l’Eglise comme saint Bonaventure ont développé une doctrine des sens spirituels pour signifier la façon dont la prière peut nous saisir corps et âme pour nous conduire à la rencontre de Dieu. Le Pape Jean-Paul II parlait, à propos de la résurrection de la chair, d’un « corps spiritualisé » dans la perfection de notre relation à Dieu.

Dieu est Esprit et nous entrerons dans la Gloire du Ciel au terme d’une intense et douloureusepréparation en cette vie, intense par la volonté, douloureuse par les sacrifices, avant d’en être récompensés comme à l’arrivée du plus beau des voyages.

Qu’est-ce que la doctrine des sens spirituels ? 

Rien de moins que la réalisation du Prologue de la 1ère Lettre de saint Jean : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons » (1 Jn 1, 1). Le texte correspond à l’ordre historique de la Révélation, où Dieu « après avoir à bien des reprises et de bien des manières, parlé dans le passé à nos pères par les prophètes, à la fin, en ces jours où nous sommes, nous parle par son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes » (He 1, 1-2).

Par son incarnation et son humanité, l’ordre de perception place en premier la vue, puis l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût.

L’entrée dans la Gloire du Ciel, c’est la vision de Dieu. Dieu a donné à la Vierge Marie cette grâce de voir l’invisible, déjà l’Ange Gabriel apparu en songe à Joseph. Elle voyait ce que personne ne voit parce qu’elle voyait avec les yeux de la foi. Ouvre nos yeux Seigneur comme tu as ouvert au partage du pain les yeux de tes disciples au jour de ta Résurrection.« Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent ». 

« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » (Lc 24, 32). Le 2ème sens spirituel est l’écoute de la Parole de Dieu, gravée en nos cœurs par l’Esprit saint qui donne à Elisabeth d’accueillir la Mère du Seigneur : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni ! ». Nous en avons fait notre prière quotidienne, par laquelle nous demandons à l’Esprit, l’époux de Marie, d’entendre la voix du Seigneur comme Elie dans le « murmure d’une brise légère » (1 R 19, 12).

Le 3ème sens spirituel est l’odorat, avec cette expression passée dans le langage courant d’odeur de sainteté pour désigner les effluves exquises qui se répandent à la mort de certains Saints ou à l’exhumation de leur corps. 
Certains avaient le charisme de reconnaître le Diable à son odeur de soufre, a contrario de la ‘bonne odeur du Christ’ dont parle saint Paul : « Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ, parmi ceux qui accueillent le salut comme parmi ceux qui vont à leur perte ; pour les uns, c’est un parfum de mort qui conduit à la mort ; pour les autres, un parfum de vie qui conduit à la vie » (2 Co 2, 15).

Après la vue, l’ouïe et l’odorat, le 4ème sens est le toucher pour percevoir toute la tendresse de Dieu. Un jour Jésus entre dans une ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer : c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Saisi de compassion, Jésuss’approche et touche le corps : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi ». Alors le mort se redressa et se mit à parler et Jésus le rendit à sa mère (Lc 7, 14). Imaginez avec quelle délicatesse Dieu redonnera vie à ceux qui auront cru en Lui. Souvenez-vous dimanche dernier quand Pierre a crié : Seigneur, sauve-moi ! Aussitôt, Jésus étendit la main et le toucha. Il le saisit.

Enfin, le cinquième sens, le sens du goût est dans la Bible symbole de sagesse : « goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ! », et d’expérience de la surabondance de Dieu comme aux Noces de Cana où le maître du repas peut s’extasier : « Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant » (Jn 2, 10). Extase insignifiante au regard de ce que sera la rencontre de Dieu !« Ce jour-là, dit saint Paul, je connaîtrai parfaitement comme je suis connu » (1 Co 13, 12), connu et aimé de Dieu.

Le chemin à suivre est celui que Jésus sur la Croix, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, donne au disciple : « Voici ta mère ». Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui (Jn 19, 27). Prendre Marie chez soi, c’est tourner avec elle notre vie sensible vers le Ciel et l’adoration de Dieu.

Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

Au-dessus de l’exaltation, l’extase.

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