Voilà une parabole perturbante : comment ne pas buter en effet sur le refus qui peut sembler un manque de charité de la part des ‘vierges sages’, ainsi qu’on les appelait par le passé, de partager leur huile avec les ‘vierges folles’ ou insouciantes, disons imprudentes, car cette parabole fait partie des grands textes de l’évangile sur la prudence (l’utilisation de son intelligence), avec la parabole de la maison bâtie sur le roc (c’est plus intelligent que sur du sable – Mt 7, 24-29) ou celles du ‘devoir de s’asseoir’ c’est-à-dire de réfléchir avant de construire une tour ou de partir en guerre (Lc 14, 25-23). Tout ce qui est réussi a été préparé.
Oui un manque de charité d’autant que leur refus est assorti d’un renvoi pas très aimable : ‘allez plutôt chez les marchands vous en acheter’. Si on peut en acheter, c’est qu’on peut le partager ?
Pourquoi est-ce perturbant ? Parce que la Bible donne des exemples contraires tout à fait édifiants de partage comme la veuve de Sarepta qui avait accepté, elle, de partager le peu qu’elle avait (1 R 17, 13). Jésus lui rend hommage dans l’évangile (Lc 7, 11), doublement si l’on peut dire, en faisant ailleurs l’éloge d’une autre pauvre veuve qui donnait en obole au Temple « tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre » (Mc 12, 44).
La veuve de Sarepta, quand le prophète Elie lui avait demandé un morceau de pain, avait répondu qu’elle en avait à peine assez pour un dernier repas pour son fils et pour elle. « J’ai seulement dans une jarre une poignée de farine et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons » (1 R 17, 13). Et pourtant elle partage avec le prophète.
Dans la parabole, les vierges sages ne disent pas qu’elles ne veulent pas partager mais qu’il y a un risque qu’il n’y en ait pas assez pour tout le monde et qu’en partageant toutes y perdent : qu’elles soient elles-mêmes entraînées par les imprudentes dans leur chute.
Nous avons ici la même expression que dans la parabole du bon grain et de l’ivraie quand les serviteurs proposent au maître d’enlever l’ivraie qu’un ennemi avait planté dans son champ de blé : Non, avait-il répondu, ne prenons pas le risque en enlevant l’ivraie d’arracher en même temps le blé (Mt 13, 29). Attendons le moment favorable, attendons le temps de la moisson. Sauf qu’ici, il y a urgence et de fait, au retour de chez les marchands, les vierges folles se heurtent à la porte fermée.
La différence entre la veuve de Sarepta et les vierges sages n’est pas l’huile, pour faire du pain ou des lampes à brûler, mais la personne qui demande. La veuve de Sarepta avait partagé avec un prophète, un homme de Dieu qui devait savoir ce qu’il demandait. C’est là la différence, et l’élément essentiel à discerner dans les appels à la charité que nous recevons : qui nous le demande ?
Les cinq premières jeunes filles ont été prudentes en emportant de l’huile en réserve et en refusant de partager avec les autres qui les sollicitaient : qui nous demande de nous sacrifier pour vous ? Ni la règle de raison, ni la loi divine.
Il y a eu dans l’histoire, au 17ème siècle, un débat dans l’Eglise qui est devenu complètement fou, prenant une ampleur insensée en concentrant toutes sortes d’intérêts politiques, le débat du « pur amour » sur fond de quiétisme, qui comportait une question assez voisine de cette parabole, la question de « l’hypothèse impossible » : faut-il accepter d’être soi-même damné, de se perdre et de renoncer au Salut, pour le bien d’autres personnes ?
La polémique a opposé Bossuet et Fénelon, deux grandes figures de l’Eglise de l’époque. Bossuet l’évêque de Meaux, surnommé l’Aigle de Meaux, contre Fénelon l’évêque de Cambrai, surnommé le Cygne de Cambrai. Le Cygne est blanc, beau, pur. L’Aigle vole haut et voit loin. Tu renouvelles comme l’Aigle ta jeunesse, dit le Psaume (Ps 102, 5).
L’Aigle a vaincu le Cygne. Rome a rejeté le quiétisme, et récusé l’hypothèse impossible. Nul ne peut désirer ni même accepter d’être damné par charité. Dieu jamais ne l’a demandé et jamais ne le demandera.
Cette hypothèse impossible repose sur une fausse idée de Dieu.
C’est pour cela qu’il est important de tenir, même si cela est difficile, que Jésus est mort sur la Croix pour faire la volonté du Père. Il n’a pas décidé de lui-même, par volonté humaine, de se sacrifier. Sa volonté humaine s’est ralliée douloureusement à la volonté divine. Nul ne choisit de lui-même de se sacrifier si Dieu ne le lui demande pas.
Attention donc aux idées que nous pouvons avoir, comme aux demandes qui nous sont faites.
Attention aux idées que nous pouvons avoir, en apparence de charité, comme le Diable est si malin pour les suggérer. Est-ce que ces idées, soudaines, de nous lever par exemple en pleine nuit pour prier, de subitement strictement jeûner, de donner beaucoup d’argent à une œuvre de charité ou à telle personne qui en sollicite, – viennent du bon Esprit ?
Il faut demander conseil à qui en a le don et la mission. C’est le rôle d’un directeur spirituel, qui peut se tromper comme le prophète Natan à qui le roi David faisait part de son idée de construire le Temple du Seigneur. Nathan répondit au roi : « Tout ce que tu as l’intention de faire, fais-le, car le Seigneur est avec toi. » (2 S 7, 3). La nuit suivante Natan fut corrigé par Dieu qui l’envoya prévenir David qu’il ne construira pas ce Temple parce qu’il a été un homme de guerre et avait trop de sang sur les mains (1er Livre des Chroniques 22, 8 ; 28, 3). C’est son fils Salomon, figure de sagesse, qui bâtit le Temple.
Attention aux idées que nous pouvons avoir comme aux demandes qui nous sont faites.
Voyez l’ironie que constitue le renvoi des insouciantes chez les marchands, dans ces lieux où elles passaient peut-être leur vie, elles qui pensaient peut-être que tout s’achète, que tout est matériel et question d’argent. Retournez au monde, restez dehors, vous qui avez fait passer Mammôn, le dieu de l’argent en premier.
Car oui, si on peut acheter bien des choses, y compris de bons livres qui éclairent et nourrissent, il faut du discernement, comme sur internet, entre ce qui nourrit et ce qui pollue l’esprit.
Et si les premières jeunes filles ne peuvent pas partager leur prudence avec les insouciantes, c’est parce qu’il faut du temps pour l’acquérir, il faut de la prière et de l’étude. La sagesse de demander la sagesse à Dieu la sagesse de Dieu. C’est l’Esprit-Saint qui nous fait l’invoquer.
Mes amis, cette parabole nous invite à ne pas nous tromper sur ceux qui peuvent nous sauver : c’est le Seigneur qu’il faut adorer.
Et gardez toujours cela en tête : Qui demande quoi ?