Avant la célébration du baptême d’un bébé, après avoir accueilli les participants, je demande aux parrain et marraine la médaille, pour la poser sur l’autel. Je leur fais enlever l’emballage cadeau, en les prévenant que j’ai un droit de préemption : si la médaille est trop belle, je peux la garder pour moi, sauf si elle est gravée du prénom de l’enfant et de la date du jour … ‘Ah, c’est le cas ! Dommage’. C’est pour plaisanter, sourire et détendre l’atmosphère avant un moment de grande émotion et solennité.
Ce n’est pas du tout l’ambiance de la scène qu’on vient d’entendre dans l’évangile. C’est très très tendu. Et la pièce dont il est question était gravée des deux côtés, elle n’avait pas de revers lisse, comme les toutes premières pièces de monnaie en Grèce et en Turquie 700 ans avant le Christ. Ce denier, de 4 grammes d’argent et 18 mn de diamètre, portait en effigie la tête ‘laurée’ (entourée d’une couronne de laurier) de l’empereur Tibère qui régna de 14 à 37 de notre ère, avec l’inscription : « Tibère César, fils du divin Auguste ». Et au revers était gravée assise une déesse de la sagesse, tenant sceptre royal et branche d’olivier, avec le titre ‘Pontifex Maximus’ –Souverain Pontife, pour symboliser la pax romana, la paix impériale.
Telle était la médaille (étymologiquement un demi-denier) qu’on présenta ce jour-là à Jésus, avec ces deux figures masculine et féminine, historique et symbolique, parce que nous avons tous deux faces, non pas tant masculine et féminine que connue des hommes et connue de Dieu.
Chacun de nous est connu des autres et connu de Dieu.
Et toute la question est de savoir si la connaissance que nous avons de nous-mêmes est plus proche de celle que les autres ont de nous, du regard qu’ils portent sur nous, à partir de ce que nous avons de visible, ou de la connaissance que Dieu a de nous, ce regard qu’il porte sur nous d’un amour infini.
« Un jour nous connaîtrons », nous nous connaîtrons nous-mêmes, « comme nous sommes connus » (1 Co 13, 12) dit saint Paul. « Actuellement nous voyons de manière confuse, comme dans un miroir ».
Ce miroir est-il celui de la célèbre formule de l’écrivain romain Cicéron, un siècle avant le Christ, qui dit que le regard est le miroir de notre âme ? La formule est plaisante mais elle n’est pas sûre. Il n’est pas sûr que le regard soit l’expression de l’âme : souvenez-vous de ceux qui vous ont menti ‘les yeux dans les yeux’ !
Vous connaissez le terme de duplicité ? « Cœur double, lèvres menteuses » dit un Psaume (Ps 11, 3), à l’image de ces hommes qui cherchent à prendre Jésus au piège en commençant par le flatter : « Maître, disent-ils à Jésus, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens ».
« Hypocrites ! », répond Jésus, « connaissant leur perversité », la perversité de cette union passagère de deux clans qui se haïssaient, des Pharisiens et des partisans d’Hérode, qui, par haine, s’allient à Satan.
Le pire est que leur entrée en matière – « nous savons que tu es toujours vrai, que tu enseignes en vérité, que ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens » – cette phrase vient de l’Ecriture ! D’un passage où le prophète Samuel avait désigné le futur roi David contre toute attente, à la surprise de tous : « Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 S 16, 7).
Et nous ? Que regardons-nous ?
Deux siècles après Samuel, le prophète Elie reprenait l’appel qui est celui de toute l’Alliance et de toute la Bible : Jusques-à-quand allez-vous clocher des deux pieds, jusques-à-quand allez-vous hésiter, allez-vous danser pour l’un et pour l’autre, pour Dieu et pour le monde, professer votre amour de Dieu et l’abandonner pour l’amour du monde ? « Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez-le » (1 R 18, 21).
Il ne faisait que reprendre la mise en garde de Josué, le disciple et successeur de Moïse, dans ce qu’on appelle le Pacte de Sichem : il faut que vous choisissiez. « Vous ne pouvez pas servir le Seigneur et les dieux étrangers » (cf. Josué 24, 20).
La 1ère lecture, du prophète Isaïe, nous donne à contempler et adorer cette exclusivité absolue de Dieu : « Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre ». Non seulement « hors moi, pas de Dieu » mais en moi dit Dieu, rien de faux, rien de mensonger, rien de composé, aucune duplicité mais l’absolue simplicité du Tout-Autre, étranger à toute rivalité : « Il n’y a rien en dehors de moi. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre » (Is 45, 6).
Seigneur, fais que notre cœur se tourne vers toi, et soit toujours tourné vers toi.
Libère-nous de toute tentation de mensonge et duplicité.
Mets-en nous ton Esprit d’Amour, guide-nous par ton Esprit de vérité.