Etre stoïque, rester stoïque face à la douleur et l’adversité. Ne pas pleurer comme Jésus à la mort de son ami Lazare. Ne pas manifester d’émotion par une parfaite maîtrise de soi, mieux encore être délivré de toute passion pour trouver une tranquillité intérieure, tel est l’idéal stoïcien dont Sénèque, contemporain de Jésus, fut un des plus éminents représentants.
Il est passé à la postérité comme une référence en matière de sagesse au point qu’au 16ème siècle sainte Thérèse d’Avila appelait Jean de la Croix ‘mi senequito’, mon petit Sénèque. Sénèque était avec Aristote et Cicéron ceux que l’on appelait au Moyen-Âge avec admiration les « maîtres païens ».
On a même inventé une correspondance épistolaire entre Sénèque et saint Paul, avant que ces faux échanges de lettres soient démontrés au 16ème siècle, mais encore récemment certains prétendaient que Sénèque était « le très cher Théophile » auquel s’adresse l’évangile de saint Luc, tant les Chrétiens ont été logiquement séduits par ses écrits.
L’optimiste et humaniste (les deux vont de pair) Erasme († 1536) disait de Sénèque qu’il « laisse meilleur quiconque l’aura pris en main », même s’il soulignait son incompatibilité avec la foi chrétienne. S’il y a des éléments de continuité du stoïcisme et du christianisme, les différences sont légion, dans le respect notamment de la sensibilité humaine, la place accordée par les stoïciens à la résignation, d’une vie enfermée sur elle-même, alors que nous croyons à l’Espérance et la Résurrection.
Rares furent les voix discordantes comme saint François de Sales qui dénonçait au 17ème siècle en Sénèque un homme « puant de vanité » (il lui préfère Epictète, autre stoïcien, ancien esclave resté pauvre, pauvre Epictète !).
A partir du 18ème siècle, ce sont les Lumières qui vont se l’approprier, Rousseau le traduit, Diderot s’enthousiasme : « Que ce philosophe soit notre manuel assidu ! », l’appelant « Sancte Seneca » ! (Essai sur la vie de Sénèque le philosophe, sur ses écrits et sur les règnes de Claude et de Néron, 1778).
Né juste avant notre ère, Sénèque aura côtoyé l’Empereur, connu les honneurs, la disgrâce, écrit des choses admirables– les Lettres à Lucilius, expliquant que ce qui compte dans la vie c’est la disposition du cœur, rapportant tout à la disposition d’âme et à la volonté.
« Qu’y a-t-il de capital ? Pouvoir d’un cœur joyeux supporter l’adversité ».
L’épreuve doit se prévoir, répète Sénèque, « les maux sont plus souvent une chance qu’un accident », « occasion de vertu », comme « un long entraînement ».
Tu n’es pas heureux ? « C’est d’âme qu’il te faut changer, et non de ciel » (Ep. 28, 1).
La disposition d’âme est un outil dont on peut abuser. Sénèque était riche, richissime, ayant passé sa vie à accumuler une fortune colossale, une des plus grandes fortunes de son temps, tout en expliquant que la pauvreté peut se vivre dans la richesse : ‘ce qui compte c’est la disposition du cœur’ !
La question n’est pas nouvelle de savoir si on peut dissocier la vie d’un homme et son œuvre. Disons qu’il y a des cas où il vaut mieux ne pas savoir. Ne pas savoir pour ne pas juger.
Il était très attentif à l’image qu’il donnait. C’est ainsi qu’à propos de la mort, et du suicide en particulier, il y voit une façon de « finir en beauté » (comme si la mort pouvait être belle ! Pas celle de Jésus !), en précisant : « si les circonstances l’exigent », à condition de « ne plus être utile à personne ». Utile ?
Il a longtemps refusé de se donner la mort en sachant que son père ne supporterait pas sa perte : « vivre est aussi quelquefois un acte de courage » (Ep. 78, 2). Ou d’amour ? Sauf que l’amour n’intéressait pas Sénèque qui préférait l’amitié entre gens de qualité : il était très élitiste. Surtout son dieu n’est pas un Dieu d’amour mais un dieu perdu dans le cosmos, un dieu lointain qui n’a nul souci de la vie des hommes. Il n’est pas le Dieu d’Amour qui pleure devant la mort de Lazare.
J’ai demandé à Gemini : est-ce que Sénèque s’est suicidé ? « Oui, Sénèque s’est effectivement suicidé, mais le contexte de sa mort est bien plus complexe qu’un simple choix personnel. Il s’agit d’un suicide forcé, ordonné par l’empereur Néron en l’an 65 après J.-C. » – qui ne lui laissait pas d’autre choix que d’être exécuté ou de se donner lui-même la mort.
Un suicide obligé comme celui du roi Saül, le premier roi d’Israël. La Bible raconte comment se trouvant encerclé, épuisé, « Saül prit son épée et se jeta sur elle » (1 S 31). Toutes les guerres ont connu de tels actes qui ne sont pas des actes de bravoure ni de liberté, au contraire : c’est la disparition de la liberté, qui fait le malheur de leurs proches.
Après m’avoir détaillé « les points clés pour comprendre la fin du célèbre philosophe stoïcien », Gemini m’a demandé : « Souhaiteriez-vous que je vous présente les grandes lignes de sa philosophie stoïcienne pour mieux comprendre pourquoi Sénèque a affronté la mort avec un tel calme ? ». Il n’a pas dit ‘apparent’. Gemini, tu n’as pas dit : ‘un calme apparent’ ! Les ‘complications’, la fin a été atroce, une boucherie, et tu ne sais pas ce qui se passe après la mort !
L’homme est ainsi fait qu’il ne peut pas faire disparaître, museler ni étouffer sa sensibilité. Ce que nous croyons, qui nous a été révélé de la personne humaine, de l’unité de l’être humain, corps âme cœur, dans toutes ses dimensions spirituelles, sensibles et affectives, de sa vocation à la vie éternelle, entraîne la possibilité de souffrances après la mort, de purifications douloureuses, et même de peines éternelles. Après la mort.
L’unité de la personne, corps âme cœur : la grande sainte mystique Véronique Giulani († 1727) appelait le cœur « l’éveilleur de l’âme ». C’est vrai du Cœur de Jésus pour l’âme de Lazare. Et au siècle suivant, une des plus belles plumes de son temps, le journaliste Louis Veuillot opposait joliment « un corps pour souffrir et un cœur pour aimer ».
A la différence des Stoïciens, nous ne croyons pas que l’âme puisse connaître d’état neutre, stable. Dieu seul est immuable. Il vaut mieux souffrir en cette vie, souffrir par amour de Dieu et des autres, souffrir avant, en cette vie, qu’après la mort.
Sur ce chemin de l’amour, suivre le Christ.
Voir ce que le Christ a fait et croire en lui.