Tout ce qui est caché sera connu

Pourquoi la Tradition a-t-elle tenu à faire de ces Mages des Rois ? Alors que le texte ne le dit pas. C’est à cause de textes de l’Ancien Testament comme ceux que nous avons entendus, en 1ère lecture du Livre d’Isaïe : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore – apportant l’or et l’encens » (Is 60, 3. 6), et le Psaume : « Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande. Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront. On lui donnera l’or de Saba, tous les jours, on le bénira » (Ps 71, 10-11. 15).
Ajoutons que ces Mages font à l’enfant des cadeaux royaux, après avoir été reçus et traités pratiquement d’égal à égal par le roi de Jérusalem.

Faire de ces Mages des Rois est surtout une marque d’espérance : ils sont le seul cas dans l’histoire où des rois se sont alliés non pour conquérir, s’enrichir ni se défendre ou se maintenir mais pour adorer. Ces Rois Mages ont fait alliance pour se prosterner devant le Roi de l’Univers, le Christ Jésus. 

Un Carme du 17ème siècle, Toussaint de Saint-Luc, né dans le diocèse de Saint-Brieuc, mort à Paris le 18 décembre 1694, se moquait gentiment de l’ambition sans limite des grands de ce monde : « En effet, mon Fils, avez-vous jamais vu et lu que quelque Roy soit mort content des limites de son Royaume ? Avez-vous ouï dire que le cœur d’un avaricieux ait jamais été rempli de trésors ? Avez-vous jamais connu quelque ambitieux satisfait d’honneurs, ou un voluptueux rassasié de plaisirs ? Non. Après tant de peuples vaincus, de Royaumes conquis, et de richesses amassées, où est le parfait contentement des Alexandre et des César qui n’ayant pour termes de leurs Empires que les mers, cherchent d’autres mondes à conquérir … » (Les Pensées de la Solitude Chrétienne).

Ces Mages pleins de sagesse et d’humilité sont un très beau signe d’espérance pour ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre comme dit Jésus dans son discours en paraboles du chapitre 13 de l’évangile selon saint Matthieu, dont je vous propose de relever deux paraboles qui s’accordent particulièrement à cette venue des Mages : 
« Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ » (Mt 13, 44). Ce champ, c’est le monde (cf. Mt 13, 38) ; ce trésor est le Christ, et ceux qui l’ont découvert dans sa pauvreté sont les Mages qui le cachent à Hérode et repartent par un autre chemin. Qui sait s’ils n’ont pas ensuite vendu ce qu’ils possédaient, y compris leur science des astres et de l’univers, pour s’occuper de leurs proches.

« Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle » (Mt 13, 45-46). Cette perle est le Christ, Dieu lui-même, la « Perle évangélique » suivant le titre d’un ouvrage du 16ème siècle qui a eu presque autant d’impact que l’Imitation de Jésus-Christ un siècle plus tôt. Son auteure, une mystique flamande, une béguine d’Oisterwijk (au sud des Pays-Bas, à 30 kms au nord d’Eindhoven) a, selon la préface de 1545, « voulu plutôt mettre en lumière des choses pieuses et dévotes que doctes et fardées, pour autant principalement qu'(elle) écrivait pour les simples ». 
Elle invite à se laisser « transformer par les mystères de Jésus-Christ avant de trouver Dieu au centre de son âme ».

Se laisser transformer par les mystères du Christ. La Tradition associe cette visite des Mages, cette 1ère épiphanie à deux autres mystères de la Vie du Christ : son baptême par Jean dans le Jourdain que nous célèbrerons dimanche prochain, 1ermystère lumineux du Rosaire, et les Noces de Cana, 2ème mystère lumineux, qui sont une année sur trois l’évangile du 2ème dimanche ordinaire, le dimanche d’après. 
C’est une trilogie que souligne la Prière de l’Eglise, la Prière des Heures dont l’antienne de ce matin dit : « Aujourd’hui, l’Église est unie à son Époux : les mages apportent leurs présents aux noces royales, le Christ, au Jourdain, la purifie de ses fautes, l’eau est changée en vin pour la joie des convives, alléluia ».
Et ce soir, l’antienne des Vêpres insistera sur ces « trois mystères que nous célébrons en ce jour : aujourd’hui l’étoile a conduit les mages vers la crèche ; aujourd’hui l’eau fut changée en vin aux noces de Cana ; aujourd’hui le Christ a été baptisé par Jean dans le Jourdain pour nous sauver, alléluia ».

Il faut donc être prudents quand nous faisons de la venue des Mages le signe de l’ouverture aux Nations. Même si c’est en la fête de l’Epiphanie de l’année 1622 qu’a été créée la Congrégation pour l’évangélisation des peuples (sous le nom De la propagation de la foi), mais c’était dans le but de soustraire cette mission à deux des Rois les plus puissants de l’époque, de l’Espagne et du Portugal, qui pillaient les pays que le Pape leur avait confiés.

L’Ange du Seigneur est intervenu auprès des Mages – ils ont été « avertis en songe » comme Joseph, pour qu’ils ne retournent pas chez Hérode. Les Mages pouvaient s’y sentir moralement obligés puisque Hérode leur avait demandé. Mais ce n’est pas parce qu’une autorité vous a demandé quelque chose que vous devez obéir ! 
Ils avaient reçu un signal fort quand Hérode les avait convoqués en secret, alors qu’il venait de réunir « tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ ». Quand une autorité vous demande quelque chose en secret, méfiez-vous.

C’est une des règles de discernement de saint Ignace de Loyola, sur les techniques du Diable : « Quand l’ennemi de la nature humaine veut tromper une âme juste par ses ruses et ses artifices, il veut qu’elle garde le secret. Mais si cette âme découvre tout à un confesseur éclairé ou à une autre personne spirituelle qui connaisse les tromperies et les ruses de l’ennemi, il en reçoit un grand déplaisir ; car il sait que toute sa malice demeurera impuissante, du moment où ses tentatives seront découvertes et mises au grand jour » (13ème règle, n° 326).

En ce temps de vœux, faisons le vœu que l’Eglise se consacre plus ardemment à la Révélation du Royaume, maintenant, dit la 2ème lecture de ce dimanche, que le mystère de Dieu a été « révélé à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit » (Ep 3, 5). 

Et que, dans l’Eglise, suivant la leçon des Mages, les baptisés soient sur leurs gardes lorsque des responsables religieux, évêques, prêtres invoquent à leur profit quelque secret. C’est ainsi qu’on évitera bien des abus. Sachant que « tout ce qui est caché sera connu » (Lc 12, 2). 

C’est la définition d’une épiphanie : tout ce qui est caché sera connu.

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