Silence, tais-toi

Attention ! la Bible n’est pas une arme à brandir. Elle est Parole de Vie ! Elle nous est donnée pour connaître Dieu et l’aimer, pour l’écouter et lui parler, comme à parler entre nous : nous devons apprendre de Jésus quand et quoi répondre quand on nous interroge, en nous souvenant du silence qu’il oppose à Pilate lors de sa Passion : ‘Tu ne réponds rien ?’ (Mc 15, 4). « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné » (Mt 27, 14).

Je vous propose pour ce Carême de faire un jeûne de paroles pas tant malveillantes (« Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche » Eph 4, 29) qu’inutiles ou inopportunes. Le jeûne qui plaît à Dieu ne pourrait-il pas être aussi cette année des paroles qui sortent de notre bouche ? 

L’idée serait de prier chaque vendredi le 3ème mystère douloureux du Rosaire, l’humiliation du couronnement d’épines où Jésus ne dit rien, et, à chacun des dix ‘Je vous salue Marie’, arrêtons-nous à chaque clausule (« Et Jésus le fruit de vos entrailles est béni »), pour méditer un passage de l’évangile où Jésus ne répond pas, pas tout de suite, pas comme on s’y attendrait.

Le premier, quand Jésus revient à la synagogue de Nazareth où il avait grandi, tous deviennent furieux, l’emmènent hors de la ville jusqu’à un escarpement de la colline pour le précipiter en bas : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4, 30). Sans rien dire.

Deuxième scène, le jour où sa mère et ses frères le font appeler alors qu’une foule était assise autour de lui. « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Il répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » (Mc 3, 33). 

Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère ».

Après ces deux premières scènes ‘familiales’, les trois suivantes concernent ses relations avec ses disciples : ils discutaient entre eux sur la route pour savoir qui était le plus grand. Jésus attend qu’ils soient arrivés à la maison pour les interroger : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » (Mc 9, 33). Il le savait. Il attend le moment propice pour en parler.

Avant la multiplication des pains dans l’évangile de saint Jean, « Jésus demande à Philippe : ‘Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ?’ Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire » (Jn 6, 6). Encore fallait-il que le cœur de ses disciples y soit préparé. Souvent il agit ainsi, en deux ou plusieurs temps.

Comme ils étaient dans la barque survient une violente tempête, « Jésus dormait sur le coussin à l’arrière ». Peut-être que Jésus dort mais Dieu ne dort pas !  Les disciples le réveillent et lui disent : ‘Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ?’ Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : Silence, tais-toi ! Le vent tomba, et il se fit un grand calme » (Mc 4, 39).

Les deux scènes suivantes, 6 et 7, sont magnifiques de sa maîtrise du temps. Une femme venue des territoires païens criait : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. Mais Jésus ne lui répond pas un mot » (Mt 15, 23). Il faut que ses disciples interviennent pour que Jésus la fasse entrer dans la foi.

La 7ème scène est la plus connue, de la femme adultère qu’on lui amène « pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre » (Jn 8, 6). Il ne dit rien. Comme ils se font insistants, Il se redresse et l’accusation se retourne contre eux. 

D’autres séquences le montrent résister aussi posément à ses contradicteurs, sur l’impôt à César : « Nous est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur ? ». Jésus, percevant leur fourberie, leur dit : « Montrez-moi une pièce d’argent. De qui porte-t-elle l’effigie et l’inscription ? ». Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. « Ils furent incapables de le prendre en défaut devant le peuple en le faisant parler et, tout étonnés de sa réponse, ils gardèrent le silence » (Lc 20, 26).

Il fait taire les critiques mais plus souvent il ne les relève pas, par exemple quand il pleure à la mort de Lazare ; certains disaient : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? » (Jn 11, 37). Jésus s’occupe de Lazare, comme il s’était occupé d’un homme à la main paralysée alors qu’on le surveillait pour voir s’il allait le guérir le jour du sabbat (Mc 3, 3).

Il y a bien d’autres passages à méditer que résument d’une certaine façon la réaction de ses proches : « On n’agit pas en secret quand on veut être un personnage public. Puisque tu fais de telles choses, il faut te manifester au monde » (Jn 7, 10). Revenons plutôt au commencement, quand deux disciples de Jean-Baptiste, l’ayant entendu dire « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde », décident de suivre Jésus. Que cherchez-vous ? Maître, où demeures-tu ? Venez et voyez (Jn 1, 39). Venez et voyez : la sagesse du Verbe incarné.

L’évangile nous apprend la garde du cœur. Il nous apprend à nous garder de quatre adversaires. Le premier, c’est le Diable, l’Adversaire est son nom : on le reconnait à ses paroles qui soufflent le chaud et le froid, tantôt accusatrices, tantôt flatteuses, toujours embarrassantes. « Ce n’est pas contre des êtres de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Dominateurs des ténèbres, Principautés, Souverainetés, esprits du mal » (Eph 6, 12). Silence, tais-toi.

Le 2ème adversaire sont ceux qui sont de son côté, pleins de pensées mauvaises, et qui cherchent à nous entraîner avec eux, à faire et à être comme eux, ‘du monde’.

Le 3ème sont ceux qui sans être malveillants sont convaincus de mieux savoir que nous ce qui est bon pour nous, et qui veulent réformer notre vie à notre place (notre vie ou celle de l’Eglise), au lieu de commencer par se convertir eux-mêmes. « Médecin, guéris-toi toi-même » soupire Jésus (Lc 4, 23).

L’adversaire de tous les jours c’est nous-même, notre amour-propre, nos prétentions, jusqu’à nous affranchir de Dieu et de ses commandements pour dominer les autres. Nous sommes à nous-mêmes notre meilleur ami et notre pire ennemi. Il faut aussi savoir se dire à soi-même : Silence, tais-toi.

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