Un de mes amis d’enfance, c’était sa plaisanterie favorite, mimait saint Martin encore soldat donnant la moitié de son manteau à un pauvre hère souffrant de froid dans la neige, et il faisait dire au malheureux : ‘Eh ! Oh ! Il n’y a même pas de poches !’. Il aurait pu faire de même avec la 1ère lecture : « Partage ton pain avec celui qui a faim » (Is 58, 7) – Eh ! Oh ! ça manque de sel !
Cette 1ère lecture donne trois des 7 œuvres de miséricorde corporelles : « Partage ton pain avec celui qui a faim ; accueille chez toi les pauvres sans abri ; couvre celui que tu verras sans vêtement » (attention : faut-il rappeler que ‘chez toi’ suppose prudence et accompagnement spécialisé).
La liste des œuvres de miséricorde corporelles vient de la parabole du Jugement dernier au chapitre 25 de l’évangile de saint Matthieu quand le Christ dira aux bénis de son Père : “J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi”. La Tradition a ajouté à ces 6 bonnes actions une 7ème œuvre de miséricorde corporelle, pour en faire sept, un septénaire, un 7ème devoir d’humanité qui vient du Livre de Tobie dans l’Ancien Testament : ensevelir les morts. Entretenir leurs tombes.
Ces œuvres de miséricorde complètent les commandements de Dieu, qui sont majoritairement négatifs, qui fixent des limites, des interdits – tu ne tueras, tu ne voleras pas. La suite du Sermon sur la Montagne, que nous entendrons dimanche prochain, montre l’élargissement par le Christ de ces commandements – On vous a dit ? Eh bien moi je vous dis – dont il donne le sens aujourd’hui : « voyant ce que vous faites de bien, les hommes rendront gloire à votre Père qui est aux cieux ».
« Ce que vous faites de bien » est, dans l’évangile, ce que les autres ne font pas. « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 5, 20).
Etre chrétien c’est faire plus que ce qui est naturel, normal ou requis par la loi civile.
Il y a pour le Chrétien un appel intérieur de l’Esprit-Saint à faire toujours davantage, à ne pas se contenter de ce qui est prescrit. Il n’est jamais acceptable de la part d’un Catholique, a fortiori d’un prêtre ou un évêque, encore plus tenus à l’exemplarité, de se justifier en disant que ce qu’on a fait n’était pas contraire à la loi (civile). Nous ne sommes pas tenus par la loi civile mais par la Loi Nouvelle, de l’Evangile et du Saint-Esprit.
Quand le Christ dit aux bénis de son Père : “J’avais faim, et vous m’avez donné à manger… ”, il ajoute juste après, pour les autres, le contraire : “J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger” pour que nous comprenions que les bénis ont fait ce que les maudits n’ont pas fait.
Etre chrétien c’est faire le bien que les autres ne font pas sans être portés d’une façon ou d’une autre par l’Esprit divin. Sans moi, dit Jésus, vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5). Les deux images du sel et de la lumière sont deux images de la grâce : le sel donne du goût à ce qui serait jugé insipide ; la grâce donne la force à la volonté de faire ce dont on n’a pas envie ; la lumière montre à l’intelligence où elle doit guider la volonté.
Il y a ceci de remarquable dans l’histoire de l’Eglise que la majorité des Saintes et des Saints sont des fondateurs, des novateurs : ils voient ce que les autres n’avaient pas vu, les détresses nouvelles à secourir, des façons nouvelles de vivre et d’annoncer l’évangile, ils renouvellent ainsi l’Eglise, comme dit le Psaume : « Tu renouvelles, comme l’aigle, ta jeunesse » (Ps 102, 5) qui s’entend de l’Eglise fidèle au Christ qui fait « toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5).
En quoi sont-elles nouvelles ? Elles sont nouvelles par l’amour qui les anime. « Je vous donne un commandement nouveau », dit Jésus, de vous renouveler et de tout renouveler par amour. Mettre de l’amour dans ce que l’on fait n’est pas naturel : c’est de l’ordre de la grâce. La grâce n’est pas l’amour : elle en est la capacité. La capacité d’aimer.
Saint Thomas d’Aquin a expliqué que ces œuvres de miséricorde corporelles viennent au secours de besoins constants, qu’ils soient internes, la nourriture et la boisson, ou externes, le vêtement, le toit, ou de circonstances particulières, la maladie, la privation de liberté ou de sépulture.
Les œuvres de miséricorde spirituelles ont mis plus de temps à être définies, et saint Thomas d’Aquin, suivant la même logique, parle des détresses auxquelles il faut porter secours dont les trois premières concernent la foi : ceux qui doutent, ceux qui ne savent pas, et ceux qui s’égarent. La 4ème, la consolation, reprend la 2ème béatitude sur ceux qui pleurent, avant de réagir par le pardon des offenses, ou au contraire de ne pas réagir, même en cas d’exaspération, en supportant les personnes ennuyeuses, pour être dans tous les cas vainqueurs du mal par le bien.
Et la 7ème parachève l’ensemble par la prière, notamment pour les défunts qui concluent ainsi ces deux listes d’œuvres corporelles et spirituelles de miséricorde. Voici ces sept œuvres de miséricorde spirituelles :
« Conseiller ceux qui sont dans le doute.
Enseigner les ignorants.
Avertir les pécheurs.
Consoler les affligés.
Pardonner les offenses.
Supporter patiemment les personnes ennuyeuses.
Prier Dieu pour les vivants et pour les morts ».Le sel pour le corps, la lumière pour l’esprit.
On peut, pour s’en souvenir autant que pour les mettre en pratique, répartir ces sept œuvres de miséricorde spirituelles sur les sept jours de la semaine :
Lundi. Conseiller ceux qui sont dans le doute. Pour bien démarrer la semaine.
Mardi. Enseigner les ignorants. Fixer ce jour pour s’instruire.
Mercredi. Avertir les pécheurs. En les confiant à saint Joseph, patron de la Bonne mort.
Jeudi. Consoler les affligés. C’est la force de l’Eucharistie.
Vendredi. Pardonner les offenses. Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.
Samedi. Supporter les personnes ennuyeuses. Avec la patiente douceur de la Vierge Marie.
Dimanche. Prier Dieu pour les vivants et pour les morts.
Le sel pour le corps, la lumière pour l’esprit.