Le clair-obscur de la foi

Qu’est-ce qu’une « nuée lumineuse » (Mt 17, 5) ? Une nuée par nature est obscure. Le mot désigne une accumulation de nuages, ou au sens figuré une nuée d’oiseaux ou de sauterelles qui obscurcissent le ciel, une nuée de soucis ou de barbares qui assombrissent l’avenir. 
La nuée est opaque, proche des ténèbres. D’où son usage classique pour essayer d’exprimer en langage humain l’éblouissement de l’intelligence humaine face à la transcendance de Dieu.

Nombre de mystiques ont fait l’expérience de la présence de Dieu dans les ténèbres. Sainte Angèle de Foligno († 1309), la ‘sainte de la transcendance de Dieu’, est sans doute la seule à avoir eu une vision de Dieu ‘au-dessus des ténèbres’, comme peut être la vue au-dessus des nuages depuis le sommet d’une montagne entourée d’une brume épaisse. 
Ainsi peut-on lire dans l’Ancien Testament, au Livre de l’Exode, le récit où « Moïse gravit la montagne, et la nuée recouvrit la montagne, la gloire du Seigneur demeura sur la montagne du Sinaï, que la nuée recouvrit pendant six jours. Le septième jour, le Seigneur appela Moïse du milieu de la nuée. La gloire du Seigneur apparaissait aux fils d’Israël comme un feu dévorant, au sommet de la montagne. Moïse entra dans la nuée » (Ex 24, 15-18).

Le Seigneur appela Moïse du milieu de la nuée et Moïse entra dans la nuée. Le Seigneur était dans la nuée mais il n’était pas la nuée. Attention à ne pas les confondre au motif que l’Ange annonce à Marie que « l’Esprit-Saint viendra sur toi et te couvrira de son ombre » (Lc 1, 35) : il n’est pas sûr que la nuée soit une image de l’Esprit-Saint, comme peut l’être le souffle qui planait au-dessus des eaux quand Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1, 2), la colombe qui descendit sur Jésus après son baptême par Jean-Baptiste (Mt 3, 16), ou le feu, les langues de feu qui se posèrent sur chacun des Apôtres au jour de la Pentecôte (Ac 2, 3).

L’Esprit-Saint n’est pas la nuée mais il la rend lumineuse. L’Esprit-Saint est la partie lumineuse du clair-obscur de la foi. 

On me demande souvent si j’adhère à tout ce que l’Eglise enseigne. Oui. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles ma raison bute et butera peut-être toujours, tant de choses que je ne peux pas correctement expliquer mais rien qui m’empêche de prier, au contraire : je prie aussi pour comprendre. Je prie pour obéir à la voix du Père sur son Fils Jésus-Christ : « écoutez-le ! ». Je cherche la lumière dans la prière comme dans une nuée lumineuse.
La Transfiguration est un mystère aussi grand que la Résurrection, qui la préfigure et l’éclaire en annonçant la façon dont le Christ reviendra dans la Gloire comme lui-même l’évoque à deux reprises dans l’évangile de saint Matthieu, « quand paraîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme : alors toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine et verront le Fils de l’homme venir sur les nuées du ciel, avec puissance et grande gloire » (Mt 24, 30). 
La deuxième mention provoque sa condamnation. Le grand prêtre l’ayant adjuré « par le Dieu vivant, de dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu », Jésus lui répond : « Tu l’as dit ! Du reste, je vous le dis : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel » (Mt 26, 64). 
Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » Ils répondirent : « Il mérite la mort. »
Comme ces choses sont redoutables ! 

Elles échappent à notre raison parce qu’elles échappent au temps, c’est le propre de l’expérience de Dieu, dont s’approchent les plus grandes expériences amoureuses : nous sommes incapables de savoir combien de temps cela a duré. 

L’expérience de Dieu est intemporelle : les Apôtres voient Moïse et Élie s’entretenir avec Jésus. L’esprit ne sort pas du corps comme dans une extase mais il sort du temps pour goûter la promesse des beautés éternelles. Dans la nuée il n’y avait rien d’autre que la Gloire de Dieu. Aucune matière, aucun esprit qui lui soit étranger. Même pas d’anges ? Même pas d’anges. 
Pas plus qu’il n’y a, disait Eckart († 1328), « d’images qui ne soient naturellement dans l’âme ». Heureusement s’exclamait-il « sinon l’âme ne serait jamais bienheureuse » : il faut n’être attaché en son âme à rien de matériel, se détacher de tout objet et de toute image, « alors Dieu y est seul et l’homme ne pense rien qu’à Dieu », d’où la spiritualité du dépouillement, de l’ascèse et de l’abandon.
Saint Jean de la Croix († 1591) explique : « Les ténèbres qui sont les affections des créatures et la lumière qui est Dieu sont contraires et n’ont aucune ressemblance ni convenance entre eux » (Montée du Carmel, 1, 4). Les Anciens appelaient ces ténèbres la « région de la dissemblance ».

Ce qui rend cette nuée lumineuse est la façon dont elle permet aux apôtres de faire l’expérience de l’Amour de Dieu, comme Pierre en témoigne dans sa 2ème Lettre « d’avoir été (avec Jacques et Jean) les témoins oculaires de sa grandeur. Car il a reçu de Dieu le Père l’honneur et la gloire quand, depuis la Gloire magnifique, lui parvint une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils, mon bien-aimé ; en lui j’ai toute ma joie. Cette voix venant du ciel, nous l’avons nous-mêmes entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte » (2 P 1, 16-19). 
Il y trouvera la force du martyre.
Entretemps, Jésus a souffert la Passion. Il prévient ses disciples juste après la Transfiguration : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, le troisième jour, il ressuscitera » (Mt 17, 23). D’où l’ordre qu’il donne à Pierre, Jacques et Jean « en descendant de la montagne, de ne parler de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts » (Mt 17, 9), et qu’il souffre la Passion. Car la nuée avant d’être lumineuse est l’obscurité de la Passion, l’ombre du mal qu’il nous faut traverser pour avoir part à la gloire de la Résurrection. 

Il faut rassurer les Catéchumènes qui se préparent au baptême, comme tous ceux qui butent sur des difficultés de la foi, les rassurer comme Jésus a tenu ce jour-là à rassurer ses disciples, leur expliquer que toute démarche d’approfondissement de la foi se heurte au mystère du mal. C’est même la prise de conscience de notre existence limitée, pauvre, faillible et menacée (en un mot l’histoire du péché) qui dispose chaque personne au Salut offert dans le Christ. 
Ou la fait préférer continuer à errer. « Judas prit la bouchée, et sortit aussitôt. Or il faisait nuit » (Jn 13, 30).

Le Christ est la parfaite image de Dieu. Créés à son image, nous vivons en ce monde dans la dissemblance dont le Christ est venu nous délivrer, pour nous rétablir dans sa ressemblance. Seul le Christ est l’image de Dieu. De la nuée, la voix du Père dit : « écoutez-le ! ». Il aurait tout aussi bien pu dire : « Imitez-le ! ». C’est ce qui fait de ce petit livre indépassable qu’est l’Imitation de Jésus-Christ une excellente lecture de Carême. 

Les yeux fixés sur Jésus-Christ, marchons vers la lumière, dans le clair-obscur de la foi.

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