Quel est l’homme ou la femme qui respecterait la Loi s’il ou elle n’encourait aucune sanction en cas d’infraction, si son ignorance (volontaire) était finalement sans conséquences ? Et même si l’image sociale qui lui était renvoyée était alors au contraire plutôt positive, d’admiration pour son audace, sa ‘liberté d’esprit’ : il ou elle fait ce qui lui plait !’ Quel courage ! Ou quelle horreur ?
Un prêtre anglican du siècle dernier (William Newbolt 1844 – 1930) affirmait que, de son point de vue, « l’essence du Catholicisme était l’obéissance à l’autorité », quand « l’essence du Protestantisme était le jugement privé ». De ce point de vue certains Catholiques sont assez Protestants : ils ont du mal avec la démarche pénitentielle du Carême, qui est un sacramental (par le rite des Cendres) spécifiquement catholique.
Il y a dans la religion comme en toute société une nécessaire part de crainte (qu’il ne faut pas entendre que pour soi, crainte pour les autres, pour ceux qu’on aime), et cette ‘Crainte du Seigneur’ qu’on peut habiller comme on veut, distinguer comme on le fait depuis saint Augustin entre crainte amoureuse et crainte servile, est une crainte légitime des conséquences et sanctions de nos actes.
Cela ne distingue d’ailleurs pas l’homme de l’animal puisque nous avons dans ce mélange de récompenses et de punitions un levier puissant de l’apprentissage comme du dressage.
A Noël nous avions dans la crèche le bœuf et l’âne qui ont cette gratitude pour ceux qui les nourrissent comme le dit le Livre d’Isaïe : « Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne la crèche de son maître. Mon peuple ne le connaît pas, dit le Seigneur. Malheur à vous, nation pécheresse, peuple chargé de fautes, fils pervertis ! Qui avez abandonné le Seigneur, méprisé sa Sainteté, lui tournez le dos. Où faut-il vous frapper encore, vous qui multipliez les reniements ? Toute la tête est malade, tout le cœur est atteint. Plus rien n’est intact » (Cf. Is 1, 3 … 6).
Les textes de ce jour sont plus mesurés, même s’ils parlent de châtiment (dans la 1ère lecture) et de récompense qu’on aurait tort dit Jésus dans l’évangile d’aller chercher soi-même dans le regard des autres, d’ignorer que cette récompense est donnée par Dieu, à ceux qui auront gardé sa Parole, été fidèles à ses commandements : « ton Père qui voit dans le secret te le rendra ». Tu seras récompensé.
Est-ce que nous serons récompensés de nos efforts de Carême ?
Lorsque l’homme riche venu voir Jésus pour savoir ce qu’il devait « faire de bon pour avoir la vie éternelle » (Mt 19, 16), s’est vu répondre que dans son cas, pour lui, au-delà du respect des commandements, il était appelé à tout quitter pour suivre Jésus, il est reparti « tout triste, car il avait de grands biens ». Jésus dit alors à ses disciples qu’il est « plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux », et ses disciples étaient stupéfaits : « Qui donc peut être sauvé ? ». Pierre voulut savoir quelle serait leur récompense : « Pour nous qui avons tout quitté pour te suivre, quelle sera notre part ? ». Jésus lui dit : « la vie éternelle » (Mt 19, 29).
Le Carême est fait pour nous y préparer, pour le jour où nous quitterons cette terre. Il nous faut avoir à l’esprit cette perspective de la Semaine Sainte, de la Passion et la Résurrection, de la mort et du Ciel.
Une des raisons pour lesquelles nous parlons moins des meilleures façons de nous ‘préparer à la mort’ est que c’est l’objet chaque année du Carême : nous préparer à la mort par la charité, la prière et le jeûne.
Car nous mourrons tous et nous n’irons pas tous auprès de Dieu. Arrêtons de dire quand une personne meurt qu’elle est au Ciel. Si ça ne l’intéressait pas durant sa vie, pourquoi est-ce qu’elle s’y intéresserait à sa mort ? Si une personne a vécu toute sa vie comme si Dieu n’existait pas, comment pourrait-elle s’humilier en comparaissant devant lui ? Si elle a été incapable durant sa vie de reconnaître ses torts, de demander pardon et de réparer ses fautes, comment et pourquoi le ferait-elle au moment de sa mort ?
Les Cendres dont nous allons être marqués sont un signe de mort, de pénitence et de repentance, le signe que nous voulons mourir à la mauvaise part de nous-mêmes pour être dignes de participer à la vie divine.
« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ».
L’autre parole (d’imposition des cendres) n’est pas moins forte : « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ».
Croyez le Christ dans ce qu’il dit dans l’Evangile sur la solidarité avec les pauvres et les malheureux, lui qui s’est fait pauvre pour que nous le reconnaissions en eux.
Croyez le Christ dans ce qu’il dit dans l’Evangile sur la prière, notre pain quotidien.
Croyez le Christ dans ce qu’il dit sur le jeûne, qu’il a vécu lui-même dès sa manifestation au monde, avant toute chose, quarante jours au désert, nous l’entendrons dimanche, en souvenir « de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert. Le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur » (Dt 8, 2-3).
Jeûner aujourd’hui, tous les vendredis de Carême, faire maigre, ressentir la faim, donner aux pauvres, être assidus à la prière : en serons-nous récompensés ?
Saint Bernard de Clairvaux disait : « L’amour est à lui-même sa récompense ». Et saint Jean de la Croix : « L’amour ne se paye que par l’amour ».
Si l’amour est à lui-même sa récompense, je vous laisse imaginer de quelle nature et combien terrible sera le châtiment.