Pourquoi les évangiles ne disent-ils rien de la mort de Joseph ? Pourquoi Joseph n’apparaît-il pratiquement que dans les évangiles de l’enfance de saint Matthieu et saint Luc, et disparaît-il après, presque aussi mystérieusement que l’ange du Seigneur lui est apparu ? Pourquoi ne disent-ils pas un mot sur sa mort ?
Avant de commencer sa prédication, Jésus travaillait comme charpentier avec Joseph. Il était charpentier comme Joseph. Quand, revenant ensuite dans son lieu d’origine, il se mit à enseigner dans la synagogue le jour du sabbat, cela provoqua l’étonnement : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie » ? (Mc 6, 3). Joseph n’est même pas mentionné.
Sans doute Joseph était-il mort quand Jésus a commencé sa prédication. L’évangile de saint Luc estime que « Jésus avait environ trente ans quand il commença. Il était, à ce que l’on pensait, fils de Joseph, fils d’Éli, fils de Matthate, fils de Lévi, fils de Melki, fils de Jannaï, fils de Joseph » (Lc 3, 23-24).
Peut-être Joseph était-il mort à ce moment-là, peut-être ne l’était-il pas.
On dit que la vie d’un homme commence à la mort de son père. Jésus aurait ainsi attendu la mort de Joseph pour prendre son envol missionnaire.
Pourtant, quand Jacques et Jean, les premiers apôtres, ont suivi Jésus, ils ont laissé leur père, Zébédée, d’autant qu’il avait des ouvriers avec lui (Mt 4, 21). Mais un peu plus loin, leur mère, « la mère des fils de Zébédée » apparaît seule, sans son mari, pour faire à Jésus une demande particulière (Mt 20, 20), sans que l’absence de Zébédée signifie qu’il fût mort, pour qu’elle soit sans lui.
Il est difficile de ne pas lire l’Evangile avec nos yeux d’aujourd’hui.
Le 18 février (qui était cette année le 1er dimanche de Carême), nous demandions l’intercession de sainte Bernadette de Lourdes, dont la vie après les Apparitions a été exemplaire, comme celle de sainte Catherine Labouré et de tant d’autres Saintes et Saints qui ont eu une vie publique puis une vie cachée, consacrée à la prière, dans une consécration religieuse qui est une mort au monde.
On peut très bien concevoir qu’il en fût de même pour saint Joseph.
Il était mort au monde pendant la vie publique de Jésus, parce qu’il était entré dans une vie de prière. Comment peut-on croire qu’il intercède si efficacement pour nous dans le Ciel s’il ne s’y est pas longuement préparé et attelé pendant sa vie sur terre ?
Saint Augustin s’est demandé un jour comment saint Paul s’était converti. Et il a répondu : grâce à la prière de l’Eglise.
Si nous savions le nombre de personnes qui, en plus de notre Ange gardien et de notre saint Patron, de la Vierge Marie et de saint Joseph, prient pour nous ! Sur la terre comme au Ciel.
Nous ne pouvons tenir que soutenus par la prière et l’intercession de toute l’Eglise, de la terre et du Ciel. Et faire partie de l’Eglise implique de notre part la réciproque : de prier pour d’autres que pour nous-mêmes et nos proches. Le saint cardinal John Henry Newman disait que le Chrétien est celui qui prie pour les autres.
Il y a eu dans la vie de saint Joseph sa mission d’époux de la Vierge Marie que nous célébrons aujourd’hui, dans le service de sa famille, la prise en charge de son épouse, l’accueil et l’éducation donnée à Jésus. Une vie active que nous célébrons le 1er mai, au début du mois de Marie, la fête de saint Joseph travailleur.
Et puis il a eu une vie contemplative de prière, où il était peut-être séparé physiquement de Marie entourée par ceux que l’évangile appelle les « frères de Jésus », que nous identifions comme ses cousins, avant qu’elle rejoigne le groupe des femmes qui suivaient Jésus « qui les servaient en prenant sur leurs ressources » (Lc 8, 13), qui aidaient l’Eglise naissante matériellement et spirituellement.
Joseph priait. Le silence de Joseph est celui de la prière.
Les deux dons de l’Esprit-Saint de sagesse et de crainte du Seigneur sont la capacité de prier en silence. « Il est bon d’attendre en silence le secours du Seigneur » dit le Livre des Lamentations (Lm 3, 26) – ce qui n’exclut pas les larmes, on peut pleurer en silence.
Pendant leur vie commune avec Jésus, Marie a beaucoup appris de Joseph qui était bien plus qu’un charpentier au sens moderne du mot : il était l’homme de sagesse de sa communauté. Le premier emploi recensé du mot sophia, sagesse en grec, date du 8ème siècle avant notre ère, et se trouve dans l’Illiade du poète Homère où il s’applique à un charpentier ! qui connaissait son art en sachant travailler avec d’autres, faire œuvre commune.
Marie a appris de Joseph la dimension sociale et politique de la charité, l’animation d’une communauté, tandis que Joseph a appris de Marie la prière contemplative, la méditation de la Parole de Dieu, Marie gardait tout cela dans son cœur.
Leurs destins, leurs cœurs ! se sont croisés. Marie, contemplative, est devenue la reine des Apôtres, et Joseph est devenu contemplatif.
Quand saint Maximilien Kolbe était encore adolescent, ses parents sont allés le voir au parloir de sa pension lui annoncer que, ses frères et lui étant assez grands, ils rentraient tous deux, père et mère, au couvent, chacun de leur côté. Porté par leurs prières il est devenu un Saint.
Il en va de l’Eglise comme des mouvements d’opinion : on aurait tort de sous-estimer la force des puissances silencieuses.
La puissance silencieuse de la prière.