Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur », la servante, c’est-à-dire la domestique au rang d’esclave. Le mot latin avec lequel nous avons prié pendant vingt siècles est ancilla qui désignait aux temps anciens les esclaves au service de la Maison. Au 19ème siècle les ‘amours ancillaires’ désignaient le droit de cuissage sur le personnel de maison.
On peut aussi rappeler que le terme grec, doulos, esclave, signifiait en argot le chapeau, celui qui portait le chapeau, ou l’indicateur de police, acculé à la trahison. Doulos, ton esclave, est le terme que le vieillard Syméon emploie pour lui-même lors de la Présentation au Temple : Maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur, ton esclave s’en aller (Lc 2, 29). Nunc dimíttis servum tuum, Dómine.
Servus a donné servage au Moyen-Âge, la servitude en français au sens d’esclavage, autant de notions périmées aujourd’hui alors qu’un certain fatalisme s’attachait à l’époque à cette condition suivant la bonté ou la méchanceté des maîtres. Tous les esclaves et serviteurs n’étaient pas malheureux et on entendait différemment le vocabulaire de la soumission.
Nous en avons fait un rejet légitime au regard des abus, qui s’est traduit par le remplacement dans le texte du Notre Père de la demande : « Ne nous soumets pas à la tentation » en un subtil « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Soixante-huit est passé par là et maintenant c’est pour nous démarquer de l’Islam que nous Chrétiens n’osons plus parler de soumission – alors que l’évangile utilise le mot pour Jésus à l’égard de ses parents quand il avait douze ans : « Il leur était soumis » (Lc 2, 51).
Le 17ème siècle, le siècle d’or de la spiritualité en France, est celui de la servitude au Christ et à la Vierge Marie, des vœux de servitude à Jésus et à Marie du cardinal de Bérulle, de l’esclavage marial de saint Louis-Marie Grignion de Monfort avec cette prière : « Je vous choisis, aujourd’hui ô Marie, en présence de toute la cour céleste, pour ma Mère et ma Reine. Je vous livre et consacre, en toute soumission et amour » – le texte original dit : « en qualité d’esclave », après avoir rendu grâce au Christ « de ce que Vous Vous êtes anéanti Vous-même, en prenant la forme d’un esclave, pour me tirer du cruel esclavage du démon ».
Est-il possible ou inaudible de dire que notre choix est là : d’être soit esclaves du Christ soit esclaves de nos passions et du démon ?
Dans l’évangile, alors que Jésus disait à ceux des Juifs qui croyaient en lui : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres », ils lui répliquent : « Nous sommes la descendance d’Abraham, et nous n’avons jamais été les esclaves de personne. Comment peux-tu dire : “Vous deviendrez libres” ? » (Jn 8, 33). Cette réponse (‘nous n’avons jamais été les esclaves de personne’) ne manque pas de sel qui fait l’impasse complète sur l’esclavage en Egypte ! Jésus se contente de dire : « Qui commet le péché est esclave du péché » (Jn 8, 34).
Célébrant aujourd’hui la Vierge Marie, le seul être humain à n’avoir jamais été esclave de ses passions, pulsions, addictions, d’aucun péché, ayant été préservée du péché originel par une grâce qui venait déjà de la mort de son Fils, nous devons revenir à ce péché originel, de désobéissance et d’orgueil, qui amène Dieu à dire à la femme après la Chute : « Ton désir te portera vers ton mari, et celui-ci dominera sur toi » (Gn 3, 16).
C’est une relation asymétrique. « Ton désir te portera vers ton mari, et celui-ci dominera sur toi ».
Cette relation asymétrique entre l’homme et la femme explique la différence de termes avec lesquels saint Paul s’adresse aux hommes et aux femmes, disant à celles-ci : « Soyez soumises à votre mari » (Eph 5, 22) et aux hommes : « Vous, les hommes, aimez votre femme » (Eph 5, 25), après avoir dit à tous et à toutes : « Par respect pour le Christ » (dans la crainte du Christ), « soyez soumis les uns aux autres » (Eph 5, 21).
Est-ce que cette asymétrie est une injustice ? Est-ce que la soumission est une horreur ? Hormis la crainte naturelle, suivant l’expression de saint Hilaire de Poitiers, « de tout ce qui peut nous apporter de la souffrance » ?
La soumission, Jésus l’a assumée enfant à l’égard de Joseph et Marie, et toute sa vie sur terre dans sa relation au Père : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS, et que je ne fais rien de moi-même. Ce que je dis là, je le dis comme le Père me l’a enseigné. Celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8, 29).
Elle est fascinante cette certitude de la plupart des hommes et femmes d’aujourd’hui d’être plus intelligents que ceux des siècles passés. Cette prétention n’a d’équivalent que celle des hommes (masculin) d’être supérieurs aux femmes. Ce n’est pas culturel et ça n’a pas disparu (l’interdit, la prohibition n’enlève pas la tentation). « Ton désir te portera vers ton mari, et celui-ci dominera sur toi ».
J’ai eu la chance d’avoir une mère, paix à son âme, très intelligente, d’autant plus qu’elle était pleine d’humour, se disant paresseuse ce qu’elle n’était pas. Elle m’a appris à prier la Vierge Marie, à être attentif au Saint-Esprit, et, quand on est un garçon et un homme, à respecter et écouter les femmes. Les trois vont de pair.
Pour comprendre le vœu de servitude au Christ et à la Vierge Marie que prônait le cardinal de Bérulle, il faut l’entendre dans sa doctrine de l’adhérence ou l’adhésion, l’adhésion de la foi, se lier à Jésus par amour, en vue de cette union au Christ qui est le but de notre vie.
« Celui qui s’unit (adhaeret) au Seigneur ne fait avec lui qu’un seul esprit » (1 Co 6, 17).
J’adhère et j’adore.
La philosophe Simone Weil, en voyage au Portugal un jour d’été 1935, elle a 26 ans, elle meurt en 1943, est traversée par cette intuition soudaine que « le christianisme est par excellence la religion des esclaves », avec cette même intuition que le seul amour qui soit vrai et juste est l’amour de compassion : « Quiconque est capable, écrit-elle, d’un mouvement de compassion envers un malheureux possède, peut-être implicitement mais réellement, l’amour de Dieu et la foi ». Elle s’est arrêtée là : au seuil. Elle n’a pas demandé le baptême, ne voulant pas ou étant incapable de franchir le pas de l’obéissance. En dépit de l’exemple de la Vierge Marie