« ‘Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous’. Jésus savait bien qui allait le livrer et c’est pourquoi il disait : ‘Vous n’êtes pas tous purs’ » (Jn 13, 10-11).
Pour dire ‘pur’, le texte grec emploie un mot que nous connaissons en français, le mot katharos, katharoï qui était le nom qu’on a donné aux Cathares au 12ème siècle, qui se nommaient eux les ‘bons chrétiens’, qui étaient des intégristes intransigeants, des manichéens d’un nouveau type, qui doutaient de la divinité du Christ, croyaient à la réincarnation et trouvaient l’Eglise trop peuplée de pécheurs.
Dans le texte latin, avec lequel nous avons prié jusqu’au siècle dernier, le mot n’est pas purus qui a donné en français pureté, purification, mais l’adjectif mundus le contraire de ‘immonde’ : « Et vos mundi estis, sed non omnes ». Il semblerait que ce soit l’origine du monde’, le monde mundus désigne étymologiquement, au sein de l’univers, la terre habitée, défrichée, nettoyée et aménagée par l’homme.
Le verbe purifier mundare, ce qu’un lépreux demande un jour à Jésus : « Seigneur si tu veux, tu peux me purifier » – Domine, si vis, potes me mundare (Lc 5, 12) – mundare a donné en français ‘émonder’, qu’on emploie pour une vigne, pensez à la parabole de la Vigne et des sarments où Jésus dit : « Moi Je suis la vigne et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde (même si le verbe employé alors est purgare, comme dans purge), pour qu’il porte encore plus de fruit » (Jn 15, 1-3).
Et Jésus ajoute la même phrase que dans le texte du lavement des pieds : « Vous, déjà vous êtes purs » (Jn 15, 4) – Jam vos mundi estis – en expliquant pourquoi : « vous êtes purs grâce à la parole que je vous ai dite, proclamée » (Jn 15, 4).
Grâce à ma Parole, vous êtes purifiés. Si vous l’écoutez et la mettez en pratique ! Malheureusement, ce n’est pas magique.
Quand Jésus dans les Béatitudes proclame « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu », c’est ce même mot mundus : Beati mundo corde, heureux ceux dont le cœur aura été purifié.
Ils verront Dieu ceux qui auront été purifiés, guéris, lavés, délivrés, pardonnés de leurs péchés.
La pureté est une exclusivité de Dieu : Dieu seul est pur. Comme Dieu seul est bon, Dieu seul est saint, Dieu seul est juste. Le Christ est le seul Juste, que le centurion romain reconnaît sur la Croix : « Celui-ci était réellement un homme juste » (Lc 23, 47).
Et ses disciples ne sont ‘purs’ qu’en étant avec Lui, et parce qu’ils ont tous, sauf un, le profond désir de lui rester fidèles. « Même si je dois mourir avec toi », entendions-nous dimanche de la part de Pierre, « je ne te renierai pas. Et tous les disciples dirent de même » (Mt 26, 35). Ils ont tout quitté pour suivre Jésus et ils sont prêts à mourir pour lui. Nous l’entendions de Thomas au 5ème dimanche du Carême : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! » (Jn 11, 16).
Alors que nous rendons grâce ce soir pour ces deux modes de présence du Christ dans notre vie que sont la Messe et la Prêtrise, comprenons ce qui les unit et ce qui les sépare.
Ce qui les unit est le sacrifice du Christ. En leur lavant les pieds, Jésus associe ses disciples à son abaissement volontaire, d’esclave, leur demandant explicitement de suivre son exemple, de le suivre sur ce chemin. « L’abaissement volontaire et parfait fut une des trois compagnes, avec la pauvreté et la souffrance, qui ne quitta jamais le Christ en cette vie » dit sainte Angèle de Foligno († 1309). Il est le Serviteur souffrant des oracles d’Isaïe. « En vérité, ajoute-t-elle, c’est de cette manière que croissent les âmes saintes amies du Christ ».
Permettez-moi de m’adresser aux hommes célibataires et fervents que Dieu appelle à la prêtrise : êtes-vous prêts à mourir pour Lui ? C’est la question que tout candidat à la prêtrise doit affronter avant d’être ordonné : « Êtes-vous prêt à mourir pour le Christ ? ». C’est un pas de plus que la question posée aux Catéchumènes avant qu’ils soient baptisés : Renoncez-vous au Diable et à ses œuvres ? Dans le rite de saint Ambroise (évêque de Milan au 4ème siècle), le candidat ayant répondu : J’y renonce, l’officiant enfonçait le clou : Renoncez-vous au monde et à ses plaisirs ?
Est-ce qu’on aurait moins d’engagements si on revenait à des formules aussi explicites ?
On en aurait beaucoup plus si nous, prêtres, portions par notre vie de tous les jours cette promesse et cette espérance de l’amour absolu du Royaume de Dieu.
Le vrai nom ou la définition exacte du lavement des pieds est, pour reprendre le titre d’un ouvrage du 12ème siècle (de saint Aelred Père Abbé de Rievaulx) : le ‘Miroir de la Charité’.
Pourquoi Miroir ?
Pour ne pas se tromper sur ce que nous devons contempler : c’est l’Hostie, c’est-à-dire le Christ, qu’il faut adorer ; à la Messe, c’est l’Hostie qu’il faut regarder, c’est l’Hostie qui est pure, peu importe le prêtre. Le prêtre est ce qu’il est, avec la grâce de Dieu.
L’Hostie est pure, le Christ est Dieu. Adorons-le.