Les Apôtres sont passés par toutes les émotions : la peur ! au point qu’ils se sont enfuis quand Jésus a été capturé. La tristesse de la mort de Jésus. La colère, j’espère, contre les chefs du peuple qui ont fait cause commune avec l’occupant romain. La joie, « les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur » (Jn 20, 20), quand Jésus leur apparaît, vivant ! sans leur faire d’autre reproche, dit saint Marc, que « leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux (plutôt celles, les femmes) qui l’avaient contemplé ressuscité » (Mc 16, 14). Saint Luc résume ce soir de Pâques d’une heureuse formule : « Ils n’osaient pas encore y croire, dans un mélange d’étonnement et de joie » (Lc 24, 41).
Les Apôtres sont vraiment passés par toutes les émotions. Davantage que Jésus. Avant son arrestation, dans son agonie à Gethsémani, il a ressenti « frayeur et angoisse » (Mc 14, 33), une profonde tristesse – « Mon âme est triste à mourir » (Mc 14, 34), mais il n’y a pas mention pour lui de colère lors de sa Passion – ni de joie à sa Résurrection en voyant ses Apôtres réunis.
Jésus, tu n’es pas heureux d’être ressuscité ? De nous retrouver ?
La peur, la colère, la tristesse, la joie, ces quatre émotions fondamentales vont souvent deux par deux : la peur et la colère, combien de fois la peur se transforme en violence. C’est parce qu’ils avaient peur de Jésus que les grands prêtres et les pharisiens l’ont livré aux Romains : « Si nous le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation » (Jn 11, 48).
La joie fait rarement l’économie de la tristesse, comme le dit Pierre dans la 2ème lecture : « vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves » (1 P 1, 6). Ces épreuves « vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or » : c’est en effet le propre de la foi de mêler tristesse et joie.
Saint Thomas d’Aquin explique, à propos de ces vertus qui relèvent de la Justice que sont la religion, la dévotion, la prière (tout ce qui consiste à rendre à Dieu l’hommage, l’adoration qui lui est due), que la foi produit à la fois joie et tristesse.
De la joie avant tout, la joie de la Résurrection ! La joie de l’amour inconditionnel de Dieu : il a donné sa vie pour nous ! Et puis de la tristesse, qui ne tient pas seulement au fait de ne pas être à la hauteur.
Je le cite : « Par soi, et à titre principal, la dévotion cause l’allégresse de l’âme. Mais à titre dérivé et par accident, elle engendre la tristesse » (cf. IIa IIae Q. 82), à cause de l’écart qui nous sépare de Dieu et de l’unité à laquelle nous aspirons entre nous.
Sans parler de nos manquements, de nos défaillances, de nos péchés : les Apôtres se sentaient-ils coupables d’avoir abandonné Jésus ? Est-ce qu’ils avaient un sentiment de culpabilité ?
De la Passion du Christ, les Apôtres n’y pouvaient rien. Pierre qui a cherché à s’approcher ne s’en est sorti que par le reniement. Le Christ le savait, les avait prévenus et il a d’ailleurs demandé aux gardes venus l’arrêter : « Si c’est bien moi que vous cherchez, ceux-là, laissez-les partir » (Jn 18, 7).
Un article paru en 1949, dans la Revue de spiritualité Ascétique et Mystique, dont je n’ai pas retrouvé tout le texte, portait ce titre génial : ‘De quoi s’accusent les saints ?’.
A votre avis, de quoi s’accusent les saints ?
Saint Augustin refusait de voir de l’orgueil en tout péché : « Beaucoup de péchés sont commis par orgueil ; cependant, tous les actes désordonnés ne sont pas commis par orgueil ; il en est qui sont commis par des hommes ignorants et faibles, et souvent par des hommes qui pleurent et gémissent » (De la nature et la grâce, 29, 33).
Faiblesse de notre foi. La foi pure, comme l’amour pur, n’existe pas en ce monde. Sans doute le succès de cette vieille expression de « la foi du charbonnier » vient de là, qui reconnaît que la foi survit à nos souillures et nos péchés.
La foi est plus profondément mêlée d’inquiétude, de ce que le philosophe Georg Hegel († 1831), qui avait lu saint Paul (« je ne fais pas le bien que je voudrais faire ») appelait la « conscience malheureuse » de ses contradictions, et, parce que, comme le dit saint Augustin, la vraie joie naît de la vérité : « Car la vie heureuse c’est la joie de la vérité ; c’est la joie en vous, Seigneur qui êtes la vérité (Jn 14, 6), ô mon Dieu ! ma lumière et mon salut (Ps. 26, 1), mon Seigneur et mon Dieu » (Confessions X, 23).
Le Pape Jean-Paul II a voulu que ce 2ème dimanche après Pâques soit celui de la Miséricorde. La miséricorde fait la vérité et l’unité : elle ne peut pas provoquer le scandale ni la division. Lorsque Jean-Paul II en 1983 est allé visiter en prison l’homme, Ali Agca, qui avait tenté de l’assassiner deux ans plus tôt, personne ne s’est scandalisé. Cela n’a pas empêché Ali Agca de publier en 2013 un livre de mensonges immédiatement dénoncés par le Vatican. En matière de pardon, comme de conversion, jusqu’à notre mort, rien n’est jamais gagné.
De quoi s’accusent les saints ?
Peut-être de ne pas aimer autant qu’ils sont aimés. « L’amour, dit saint Jean de la Croix, ne peut être satisfait s’il ne sent pas qu’il aime autant qu’il est aimé » (Cantique spirituel, st. 37). D’où la volonté de l’âme d’être transformée en celle de Dieu ». Non pas ma volonté mais la tienne. « Alors elle l’aime autant qu’elle en est aimée, puisqu’elle l’aime avec la volonté de Dieu même ».
Posez-vous la question : de quoi s’accusent les saints ?