Seigneur, tu nous as donné « la vie, le mouvement et l’être » (c’est une parole de saint Paul à Athènes, dans son discours à l’Aréopage cf. Ac 17, 28,). Ce mouvement est peut-être le premier signe de vie, que notre cœur bat, que nous respirons, le mouvement de notre poitrine qui se soulève et s’abaisse, nous sommes vivants ! Rendons grâce pour cette vie, prions pour celles et ceux qui ont du mal à respirer, qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus marcher, qui n’ont plus cette chance.
Après l’annonce de l’Ange, Marie s’est mise en route pour se rendre en hâte, avec empressement vers les montagnes de Judée (Lc 1, 39). On marche beaucoup dans l’évangile, on est souvent en chemin. Combien plus au Jour de la Résurrection, entre les femmes qui au matin de Pâques « coururent porter la nouvelle aux disciples, quand Jésus vint à leur rencontre » (Mt 28, 8), et les deux apôtres Pierre et Jean qui coururent voir le tombeau vide.
Courir. Marcher. Respirer. Vivre ! Et si nous commencions ainsi à prier, en prenant une ou plusieurs longues inspirations, pour sentir ce souffle de vie comme le don de Dieu. Seigneur, tu nous donnes la vie, le mouvement et l’être.
Dans deux passages très semblables de l’Ancien Testament, on voit les deux prophètes Elie puis Elisée ramener à la vie un enfant.
Elie chez la veuve de Sarepta prit le corps inanimé de son fils qui venait d’expirer, le monta dans la chambre haute que cette femme avait aménagée à cet homme de Dieu, le coucha sur le lit puis invoqua le Seigneur. L’âme de l’enfant revint en lui et il reprit vie (1 R 17). Dans le 2ème Livre des Rois (2 R 4), son disciple Elisée ramène à la vie le fils d’une femme sunnamite qui lui avait, elle aussi, construit une petite chambre haute où on amena l’enfant mort. Elisée pria le Seigneur. « L’enfant éternua et ouvrit les yeux ».
Ici dans l’évangile, nous sommes en chemin, où Jésus ressuscité se joint à ces deux disciples qui parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. Ils cherchent à comprendre. 1ère leçon de ce texte : il ne sert à rien de discuter avec des gens qui ne cherchent pas de réponses à leurs malheurs. Qui se sont enfermés dans une idée ou de Dieu ou d’absence de Dieu.
C’est la consigne que Jésus donne à ceux qu’il envoie comme le Père l’a envoyé : « Si vous avez là un ami de la paix » (Lc 10, 6), la Paix du Ressuscité.
Si respirer et marcher est le premier signe du vivant et de toute activité, le deuxième signe, qui est constitutif de tout travail, est l’étude, l’apprentissage, l’acquisition de connaissances pour pouvoir faire ce travail, ne serait-ce qu’en chercher, participer à la transformation du monde dans lequel nous avons pris place.
Après la marche, le deuxième mouvement ou deuxième temps de ce texte est celui de l’enseignement, le partage du savoir avant le partage du repas.
Nous sommes faits pour découvrir, apprendre, connaître, « nommer » conformément au début de la Bible quand le Seigneur Dieu, après avoir modelé avec de la terre toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, « les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait » (Gn 2, 19). « C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun ».
Apprivoiser le monde, comme le dit le Petit Prince de Saint-Exupéry que les étals des libraires ressortent pour l’anniversaire de sa sortie en France en avril 1946. « Qu’est-ce que signifie ‘apprivoiser’ ? demanda le petit prince. – C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie ‘créer des liens’…
– Créer des liens ?
« Je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde … Si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée ».
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » disent les disciples, après que Jésus, sur leur insistance, eut pris place à table avec eux. « Ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards ».
Leurs cœurs venaient d’être transformés en celui de Jésus-Christ, ce que le Père Jean-Jacques Olier († 1657), une grande figure de l’école française de spiritualité du 17ème siècle, appelait « être transformé (converti) en hostie ».
Marcher. Chercher. Partager.
Sans doute pourrait-on ajouter deux autres activités essentielles après ou avec le repas, le répit et le repos. Le repas, le répit et le repos.
Le répit est ici de courte durée. De la détente et de tout ce qui est distraction, qui ont pris une telle place dans notre vie, saint Thomas More disait avec humour qu’ils sont comme « un fond de sauce, il ne faut pas en faire le fond du festin ». La Tradition spirituelle en reconnaissait la nécessité suivant cet adage de saint Bernard hérité des Pères du désert qui dit que l’arc trop tendu finit par briser. Mais le jeu n’existe pas dans la Bible. On ne joue pas, parce qu’on ne vit qu’une fois.
En revanche, le repos prend son sens en Dieu. La prière suppose l’étude, la recherche d’un savoir, le partage de pratiques, mais elle est surtout l’unique voie du vrai repos. Ce sont les premiers mots des Confessions de Saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi », mais c’est le Psaume 15, un des psaumes de la Résurrection qui le célèbre le mieux : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance ». Ce repos est la grâce donnée à celui dont « un plus grand s’occupe, et qui n’a plus souci de rien », disait le Pseudo-Macaire ou Macaire-Syméon, un moine du 5ème siècle dont l’influence fut immense.
Marcher. Tu m’apprends le chemin de la vie. Chercher. Partager un repas. Accepter un répit. Trouver le repos de notre âme.
Cinq signes du Vivant.