Attention à chacun

Les théologiens se sont demandés si nos premiers parents Adam et Eve connaissaient Dieu, s’ils avaient la vision de la Sainte Trinité. Est-ce que Adam et Eve ont connu Dieu dans sa Gloire et sa Sainteté, sa Gloire dans l’harmonie de la Création – Les cieux proclament la gloire de Dieu (Ps 18, 1), sa Sainteté dans son intimité ? 
La question reste ouverte : ils pouvaient n’avoir eu de Dieu que la connaissance de la simplicité absolue de son Être, et non des relations d’amour infinies des trois personnes de la Trinité.

Et Jean-Baptiste ?

Jean-Baptiste, malgré sa dénégation – qui dit par deux fois : « Et moi, je ne le connaissais pas », après avoir prévenu la Commission d’enquête venue l’interroger : « au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » (Jn 1, 26), Jean-Baptiste, lui, a entendu la voix du Père qui l’avait envoyé ; il a baptisé son Fils Jésus Christ, et il a vu l’Esprit « descendre et demeurer » sur lui.

Arrêtons-nous sur cette ‘descente’ de l’Esprit qui condense tout le mystère de l’Incarnation, l’abaissement de Dieu qui se fait l’un de nous. L’Esprit est en Jésus-Christ de toute éternité. « Avant moi il était » dit Jean-Baptiste. L’Esprit qui descend est Dieu éternel qui entre dans le temps : il est « descendu du Ciel ». 
Le Fils de Dieu n’a pas ‘quitté’ la Trinité en venant au monde. Il n’a jamais cessé d’être uni au Père et à l’Esprit. C’est Dieu ‘tout entier’ qui a tout connu de notre condition, excepté le péché, toutes les relations d’amour, d’affection, d’amitié, d’attachement et de dépendance qui sont la condition humaine dans ce qu’elle a de super essentiel.
« Vous ne vous rendez pas compte de ce que c’est que d’être dépendant ! » m’a crié un jour un très vieil homme qui ne supportait pas d’être amoindri, diminué, de ne plus être ce qu’il avait été, de devoir demander, de ne plus dominer, en un mot pour lui de ne plus se sentir à égalité. 

C’est dans ces situations douloureuses qu’il faut contempler la lumière de la Trinité, dont nous venons d’entendre l’éclatante manifestation dans l’évangile.

Dans le dernier texte que Kant, le philosophe, a publié, en 1798, ‘Le Conflit des facultés’, à 74 ans (six ans avant sa mort), il écrivait : « De la doctrine de la Trinité prise littéralement, absolument rien ne peut servir de manière pratique, même si on croit tout comprendre – à plus forte raison si on est conscient qu’elle dépasse tous nos concepts ».
De la connaissance de Dieu Trinité, rien ne peut servir de manière pratique ? 
Quelle curieuse affirmation. C’est le paradoxe des Lumières d’en ignorer la source, ce que Dieu Trinité nous révèle de nous-mêmes, à savoir les désirs les plus profonds qui nous animent, le désir d’unité entre nous, d’unité intérieure de notre être, le désir de reconnaissance de notre existence, désirs de réalisation de soi et de transformation du monde.

Dieu Trinité dit ce dont nous rêvons tous, ce à quoi nous aspirons, l’accomplissement de notre vie et l’égalité entre nous, puisque la Trinité divine se définit dans cette unité absolue et parfaite égalité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, toutes trois « de la même substance » même si les trois personnes divines ne nous apparaissent pas de la même façon.

Nous sommes tous, semblablement, tous les êtres humains à égalité d’être (égalité ‘ontologique’, pas biologique). La tradition chrétienne parle d’égalité de dignité, de l’homme et de la femme, de l’enfant et du vieillard, du riche et du pauvre, du puissant et du faible, du natif et de l’étranger, et, dans l’Eglise, du laïc et du clerc, du croyant et du non-croyant.

Comment tenir cette égalité ? On raisonne en égalité de droits, alors que les pauvres et les malheureux savent ce qui constitue et rétablit leur dignité : un minimum d’attention. 

Voilà ce que Dieu est venu restaurer, qu’il avait gravé en notre cœur : la conscience de l’autre. « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ». J’avais faim, soif, j’étais nu, étranger, malade, en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi : vous m’avez prêté attention, porté attention. Vous avez fait attention à moi.

En Dieu, chaque personne de la Trinité est dans une permanente attention aux deux autres. 

Il y a eu un philosophe particulièrement ‘attentif’ à l’attention, prêtre catholique, Nicolas Malebranche (1638 – 1715), aussi compliqué à lire que Leibniz ou Kant. Une de ses idées maîtresses était le choix à faire entre l’imagination et l’attention, disons entre le rêve, l’imaginaire et la réalité.

L’attention à l’autre, l’attention à Dieu, voilà le maître-mot que je vous propose pour cette année à la suite du Christ : l’attention à sa présence, à ses appels, ses paroles, l’attention à chaque personne, l’attention pour tous ceux et celles avec qui il nous est donné de vivre ce que Adrienne von Speyr appelait « l’amour trinitaire du prochain ».

C’est par l’attention que nous aurons les uns pour les autres que l’on saura que nous sommes enfants de Dieu, et nous le sommes. Et que nous vivrons cette égalité de dignité : une égalité d’attention. Attention à chacun.

Partager cette homélie

Recevez les homélies chaque semaine

Recevoir l'homélie chaque semaine